Longtemps en Europe, les hommes ont pu se parer des couleurs les plus
vives qui soient. Mais cela fait plusieurs siècles qu'ils se les interdisent…
«Porter de la couleur, c'est porter de la vie.» | Mariya Georgieva via Unsplash
Écrit par Frédéric Pennel
«Jamais en Occident les garde-robes n'ont été
aussi sombres», s'écrie Jean-Gabriel Causse,
designer et écrivain amoureux des couleurs. Un constat d'autant plus avéré pour
les hommes, surtout dans des contextes formels. La période d'été est, de ce
point de vue, la plus transgressive, celle où l'on ose davantage les couleurs.
Las! Cette saison est aussi celle des mariages, où les hommes, mis sur leur
trente-et-un, se cantonnent à une terne palette allant du brun jusqu'au gris en
passant par le noir ainsi que par le blanc.
Autocensure
Cet assombrissement de la garde-robe
masculine n'est en rien une mode éphémère. C'est une tendance lourde et
profonde. Publié en janvier 2019, un sondage Yougov sur
les goûts masculins, en a dressé la photographie en France. Dans le dressing
des hommes, la couleur (hors blanc, noir, bleu marine et gris) est rare pour
les vestes et manteaux (8%), pantalons (12%) et chaussures (15%), occasionnelle
pour les pulls (21%) et chaussettes (24%), fréquente pour les chemises (31%) et
courante pour les vêtements de sport (39%), sous-vêtements (41%) et surtout
T-shirts (52%). Dès lors, on comprend que ce soit en été que les hommes, dénués
de manteaux et ressortant des maillots bariolés, enluminent quelque peu leur
dégaine.
Les couleurs ne leur sont évidemment en rien
interdites. Nous serions plutôt dans une forme d'autocensure, plus ou moins
consciente. Comment cette autocensure s'est-elle imposée dans les esprits?
L'historien des couleurs Michel Pastoureau rappelle régulièrement qu'il
était auparavant commun pour un homme de se vêtir avec des tons vifs et clairs:
rouge, jaune ou vert. Car le Moyen Âge était haut en couleur. Les cathédrales
gothiques, entièrement peintes et aux vitraux étincelants, témoignent du goût
de l'Occident d'alors pour les couleurs et la lumière. Quant au noir, qui
renvoyait au monde mortifère et à l'enfer, il était mal en cour comme dans
toute la société féodale. Il va pourtant tirer son épingle du jeu et entraîner
dans son sillage toutes les couleurs sombres.
Chic et austère
Si le noir s'affermit à la fin du Moyen Âge, c'est qu'il
gardait une grande qualité: l'austérité. Il dominait d'ailleurs dans nombre
d'ordres monastiques. De proche en proche, il devient bientôt une couleur
éthique pour ceux qui exercent un office pour le compte de l'État.
Au tournant de 1300, au contact des hommes
d'Église, les légistes entourant les rois Philippe le Bel en France et Édouard
Ier en Angleterre commencent à la revêtir. Ce noir a gardé son empire jusqu'à
aujourd'hui dans la haute administration, mais il s'est aussi étendu à une
grande part de la fonction publique et, plus largement, aux professions
d'autorité, qu'il s'agisse de la police, de la justice et de la finance. «Les juges ont longtemps été
des hommes en rouge avant de devenir des hommes en noir», écrit
Michel Pastoureau dans Noir.
Pour un homme du XXIe siècle,
comment exercer sérieusement une autorité autrement qu'avec des vêtements aux
coloris sombres?
En réalité, le noir n'avait pas fini de nous étonner. Il
devient chic. Au crépuscule du Moyen Âge, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon,
plus puissant prince de son temps, l'adopte pour porter le deuil de son père,
mort assassiné. Il transmet ce goût à sa descendance, détentrice de la couronne
d'Espagne. Charles Quint s'en fait l'ambassadeur le plus fervent. Toute la cour
espagnole passe au noir, une étiquette qui se diffuse partout en Europe.
![]() |
Portrait de Charles Quint, par Juan Pantoja de la Cruz.
Copie d'un portrait réalisé par Titian. | English Wiki
Cette élégance prêtée au noir garde toute son acuité de nos jours. «Les grands couturiers, nos ambassadeurs de la
mode, sont tous habillés en noir: Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent... Même
Jean-Paul Gaultier a troqué sa marinière pour du noir!», souligne Jean-Gabriel Causse, auteur des Crayons de Couleur (éditions Flammarion).
Si le noir était si apprécié chez les rois espagnols très
catholiques, c'est aussi qu'une vertu, une humilité s'en dégageait. Mais c'est
la Réforme qui achève de liquider les couleurs en Occident. Ses pères
moralisent l'univers chromatique. Pour les protestants, les tons vifs, le
rouge, le vert et le jaune notamment, apparaissent déshonnêtes. Trop voyants
sur un vêtement, alors que celui-ci se doit d'être sobre.
Dans la ligne de mire des réformateurs figure
d'abord le rouge, «la couleur emblématique de la Rome
papiste, scandaleusement fardée de rouge comme la grande prostituée de
Babylone», écrit Michel Pastoureau. Dans la Genève de
Calvin, habillez-vous en rouge et c'est le bûcher assuré.
Le monde protestant se replie ainsi sur une
gamme de couleurs foncées, gris, brun ou noir. Le blanc, qui renvoie à la
pureté, est également loué, tandis que le bleu reste toléré s'il est discret.
Mais à l'époque, l'usage du bleu demeurait parcimonieux… Cette palette
protestante du XVIe siècle ne
vous rappelle rien? Elle se rapproche déjà de celle plébiscitée par les hommes
de 2019.
Ce discours anticouleurs déteint bientôt chez les
catholiques. Le jaune en est une des principales victimes. Alors qu'un homme
pouvait se vêtir de jaune de pied en cap jusque-là, cela devient socialement
impossible. Une impossibilité qui n'a jamais été levée depuis... Quant au noir,
il devient dès la Renaissance la couleur la plus utilisée, ce qui représente
une rupture chromatique totale avec le Moyen Âge et même l'Antiquité. Largement
déchristianisé, l'Occident s'inscrit encore dans cet héritage.
Le bleu du jean
Pour autant, la couleur ne s'éclipse pas totalement non
plus. Les militaires arboreront encore des uniformes aux couleurs chamarrées
jusqu'à la Première Guerre mondiale.
Des souverains, tel Louis XIV, se pareront
encore de tenues éclatantes de couleurs. Au XVIIIe siècle, le pastel triomphe et l'on assiste
même à un vif reflux du noir, en France en particulier. Ce siècle baigne de
lumière les esprits, mais il illumine aussi les étoffes. «Tous les voyageurs visitant la
France sont alors séduits par la diversité des couleurs», souligne
Michel Pastoureau. Signe des temps, grâce à des croisements, même les cochons
passent du noir au rose...
Mais dès le XIXe siècle, le noir envahit à nouveau tout
l'espace. Avec plus de frénésie que jamais. Couleur du romantisme, du «soleil noir» de
la mélancolie, du fantastique, c'est aussi celle de la Révolution industrielle,
du charbon, de la fumée et de la suie dont on débarrasse difficilement ses
vêtements. Celle du capitalisme protestant qui honnit les couleurs, à l'image
du puritain Henry Ford, qui refuse de vendre des voitures autrement qu'à
dominante noire. Celle aussi de la démocratie, qui camoufle les différences
sociales entre les domestiques et les bourgeois derrière une uniformité de
noir.
Le noir conquiert en effet l'un des derniers bastions de
couleurs: les hommes de la haute société. Là où les costumes de cour se
devaient encore d'être colorés, signe d'opulentes opérations de teinturerie, le prince de Galles, futur Édouard VII, lance la mode du smoking noir... Ce
vêtement, d'abord conçu pour fumer le cigare sans se salir, devient le summum
du chic.
|
Édouard
VII. | Wikimedia Commons
Dans ce paysage, on devine
le dépit d'Oscar Wilde, amoureux des rouges et des violets, qui écrit en 1891
au Daily Telegraph pour dénoncer ce «noir uniforme qu'on porte de nos
jours (...), une couleur morne, terne et déprimante (...), dépourvue d'une
quelconque beauté».
Le bleu a été épargné par les foudres des
prédicateurs de la Réforme.
En ce XXIe siècle, nous ne sommes toujours pas sortis
de ce cycle sombre. La vague colorée des années 1960, récemment remise en
lumière par le film Lalaland,
suivie des hippies et des années 80 multicolores, s'est révélée n'être qu'une
parenthèse. Ce constat va bien au-delà de la mode homme. «On est à
trois voitures sur quatre dans le monde qui sont grises, noires ou
blanches, explique Jean-Gabriel Causse. En 1956, c'étaient trois
sur quatre qui étaient rouges, vertes ou bleues».
À côté du noir, le bleu
s'est abondamment déversé dans la garde-robe masculine. Le jean
en est le symbole. Mais ce denim inventé par Lévi Strauss n'aurait-il pas pu
être rouge? «Impensable!», réplique Michel Pastoureau. Valeurs
protestantes obligent. Le bleu a été épargné par les foudres des prédicateurs
de la Réforme. Le port de ce vêtement bleu par la jeunesse a néanmoins été
perçu, à ses débuts, comme une forme de
rébellion. Depuis, il s'est tellement répandu et banalisé qu'il
revêt une forme de neutralité, à l'instar du noir au XIXe siècle. «Aujourd'hui, regardez les
groupes d'adolescents dans la rue, en Europe: ils forment une masse uniforme
et... bleue», écrit Michel Pastoureau.
Une coloration à prévoir |
Sombre, l'avenir vestimentaire pour les hommes? Se vêtir de chemises orange ne semble pas encore au programme… Et avec la cravate qui tombe progressivement en désuétude, l'homme en costume perd l'opportunité d'ajouter une touche de couleur vive. Pourtant, les choses pourraient évoluer. «Les
couleurs ont tellement régressé que ça ne peut que rebondir,
explique Jean-Gabriel Causse. D'autant
que toutes les études démontrent que porter de la couleur, c'est porter de la
vie.»
Concrètement, un phénomène est à l'œuvre. De
la Silicon Valley émane une vague qui décontracte les hommes au travail. Dans
les start-ups, les costards n'ont plus la cote. T-shirts et baskets remplacent
vestes de costume et chaussures sombres de bureau. Or, ces vêtements moins
classiques s'accordent bien souvent avec le port de couleurs.
C'est notamment par ce biais que les
garde-robes masculines pourraient progressivement reprendre des couleurs.
Jean-Gabriel Causse envisage une coloration des looks masculins: «On va garder du sombre avec
une couleur forte. On s'autorisera toutes les couleurs mais associées à du
noir, du gris, du blanc ou du jean qui est devenu neutre. Un pantalon vert et
une chemise blanche, par exemple». Mais le cycle des couleurs
avance à une vitesse paléontologique. Hommes amateurs de couleurs, armez-vous
encore d'un peu de patience...
[Source : www.slate.fr]



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