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Une
des salles du Mémorial italien dans le rez-de-chaussée du baraquement
21 de l'ex camp de Auschwitz.
Photo prise en 2007. Emanuela Nolfo, Author provided (No reuse) |
Écrit par
Ph.D., dott. arch., Université Libre de Bruxelles
Le Mémorial en l’honneur des victimes italiennes du camp
d’Auschwitz-Birkenau, construit grâce aux contributions de nombreux
mouvements, partis, associations et syndicats de gauche transalpins, fut
inauguré en 1980 dans le bloc 21 de ce baraquement. Il fut conçu par l’ANED
(Association des ex-déportés politiques italiens dans les camps
d’anéantissement nazi-fascistes), et développé par l’écrivain ex-déporté
Primo Levi. Les architectes du projet, BBPR, furent engagés dans la résistance ; deux d’entre eux déportés, et un tué à Mauthausen. Le musicien Luigi Nono et le cinéaste Nelo Risi collaborèrent au projet.
Le Mémorial italien se développait comme une spirale qui envahissait
l’espace du bloc sans y toucher les murs, car « sales du sang des
victimes ».
Le visiteur traversait ce tortillement grâce à une passerelle en bois
symbolisant les rails des trains de la condamnation. Un « tunnel sans
fin » long de 80 mètres. Les parois en colimaçon étaient formées d’une
toile continue, peinte par Pupino Samonà,
qui narrait, sans mots ni rhétorique, la naissance, le développement et
la fin du nazi-fascisme et de l’holocauste. Y étaient évoquées les lois raciales, les déportations, la collaboration des grands groupes industriels allemands dans le processus d’esclavage
des lager, la Shoah, le rôle de la Résistance dans la Libération. Sans
pierres ni statues, il submergeait le visiteur dans une vision
puissante, solennelle et pédagogique.
L’abandon progressif du mémorial
Après la chute du mur de Berlin, la restauration capitaliste
polonaise et la disparition du parti communiste italien, ce Mémorial
était devenu de plus en plus intolérable aux yeux des représentants
politiques aux abords du Tibre et de Vistule, victime, comme bien
d’autres symboles, de révisionnismes concernant la résistance et le
marxisme. Ainsi, depuis 2007, il fut question, après un décret de loi du gouvernement Prodi très vague, de le « restaurer », grâce à une dotation de 900 000 00 euros.
En attendant un sort incertain, le Mémorial a été progressivement
abandonné. Derrière ce décret ministériel se cachait, selon certains,
les volontés révisionnistes et revanchardes des droites italiennes et
polonaises, allergiques aux thèmes de l’antinazifascisme ; et du Partito democratico, engagé en une active prise de distance envers toutes liaisons passées avec l’expérience eurocommuniste.
Un des principaux problèmes du mémorial était la présence, dans les
peintures de Samonà, de silhouettes de martyres de l’antifascisme
italien, comme Antonio Gramsci, et de symboles tels que faucilles et
marteaux. Toute référence au socialisme étant illégale en Pologne.
L’argument des détracteurs du mémorial était, grosso modo, que « le
monument n’abordait pas assez clairement l’holocauste juif » et que son
contenu ne parle pas assez aux nouvelles générations. Répondant à ces
attaques, de nombreux intellectuels, professeurs, étudiants, anciens résistants, syndicats,
etc., se sont mobilisés et ont proposé des réponses aux critiques de
ceux qui ne se sentaient pas représentés par ce mémorial, dont une
partie de la communauté juive italienne.
Ils accusaient les détracteurs du Mémorial de vouloir une exposition
« à la mode du moment », avec effets spéciaux technologiques,
spectacularisation du drame, et, surtout, peu ou aucune référence aux
causes profondes du Nazi-fascisme et leur nature profondément
anti-internationaliste et antiouvrièrs ; sans références au rôle des
opposants à Mussolini en Italie. Surtout, moins de références aux
victimes non juives des stalags (surtout résistants, dans le cas
ausonien).

Assurer la survie du Mémorial
Le mot d’ordre était, avant toute chose, de dire non à sa
destruction. Dans ce contexte, j’avais développé un projet d’intégration
et protection du Mémorial en collaboration avec le doctorat en
Architecture du Consortium des Universités de Palerme, Parme, Naples,
Reggio de Calabre, Académie des Beaux-Arts de Brera et Polytechnique de
Milan. Un projet que j’avais nommé « projet Glossa XX1 ».
Glose, en français, est, dans la définition donné par le Larousse, une
« explication de quelques mots obscurs d’une langue par d’autres mots
plus intelligibles ».

Le projet consistait en une série de rubans en fonte qui auraient
accompagné la spirale, obtenus par la fusion de rails de train. Ces
rubans en fer auraient été disposés derrière les spirales, les
protégeant comme dans un embrassement symbolique. Sur ces faisceaux
ferreux auraient été gravés faits et données historiques, écrits,
poésies et autres textes liés au bannissement, en italien, polonais,
hébreux, romani, gravés contre tout abandon et oubli futur. Le défi
était de rendre possible la survie de ce Mémorial, dans son intégrité,
assurant la continuité de son contenu historique, enrichi avec
l’histoire de la déportation des Roms et slaves italiens, des
homosexuels, des handicapés, des Témoins de Jéhovah etc. Avec, surtout,
une contextualisation de ce qui signifie l’expérience léniniste en
Italie, son lien historique avec le processus de libération et
démocratisation qui mena le pays à la république antifasciste.
Privilégier la mémoire de la Shoah contre d’autres anamnèses, c’est
tuer le souvenir du génocide du peuple juif lui-même car il est
indissociable de celui des autres détentions et exterminations.
Le projet d’intégration fut présenté à la communauté scientifique
lors d’un congrès international sur le sujet à Cracovie, qui s’était
conclu par une visite officielle, le 1er juillet 2011, au
Musée de Auschwitz. Ce même jour, le Mémorial Italien fut définitivement
fermé, sans préavis, ni explications. Cette fermeture arrivait avant
même que nous puissions présenter notre projet à l’ANED, à
l’administration du Musée et à l’Unesco, organisme qui n’a répondu à
aucune de nos interpellations officielles. L’intention de
l’administration de Auschwitz a, depuis lors, démonté le Mémorial.
Depuis lors nombreux ont été les efforts pour faire connaître au monde
l’importance de cette œuvre, essayant de mettre le gouvernement de Rome
face à ses obligations. Sans succès.

Depuis, le Mémorial a été démonté, les toiles découpées, pliés et expédiées au Latium. Actuellement en phase de restauration,
il a été réinauguré ce 8 mai 2019, dans un centre d’art contemporain,
le Ex3 (plus un hangar qu’un musée et quasi inactif), en banlieue de
Florence. À côté d’un hypermarché.
[Source : www.theconversation.com ]


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