Sept ans après la sortie de «Cinquante nuances de Grey», les ventes de romans hot se tassent.
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Écrit par Hugo Wintrebert
Il suffit d’aller sur la page des meilleures ventes de livres
d’Amazon. Entre Michel Houellebecq et Elena Ferrante, des couvertures de
romans représentent des éphèbes avec gouttes de sueur qui coulent le long de
pectoraux sur-protéinés. Des titres comme After. Avant lui, elle
contrôlait sa vie ou Petits plaisirs masqués côtoient 1984 ou
le dernier essai d’Alain Minc.
Ces romans, classés à la rubrique érotique, ont
en commun de raconter des histoires d’amours fantasmagoriques et de contenir
des descriptions ciselées de la peau de deux individus qui se frôlent, se
touchent, voire plus. Un savant mélange de circonvolutions sentimentales aux
fragrances d’eau de rose et de pratiques sexuelles plus ou moins interlopes.
|
Plusieurs de ces titres tutoient encore les
classements des best-sellers. Mais le succès des ouvrages hot semble
globalement s’effriter, d’abord victime d’un climat général maussade. Selon
Livre Hebdo, la vente de livres a encore reculé de 1,7% en 2018. Excepté 2015 et 2016, la baisse est constante
depuis 2010.
Beaucoup d’éditeurs se frottaient les mains avec
l’essor de Cinquante nuances de Grey en 2012, imaginant que le
livre hot allait se transformer en vache à lait. Ils regardent
désormais les ventes ralentir et s’interrogent sur la lassitude du
lectorat. «Les premières années de “&moi”, un titre s’écoulait à 8.000 ou 10.000
exemplaires, relève Marie Buhler,
directrice de la collection de livres du genre chez Lattès. L’année
dernière, on était plus à 7.000. Certes, il y a plus de concurrence qu’avant. Mais l’effet de mode est aussi un peu passé.»
Un lectorat de romans érotiques décomplexé
|
Il y a sept ans et demi, le succès mondial du
premier tome de la série écrite par E. L. James braque les projecteurs sur le
genre pas vraiment nouveau de la romance érotique –on parle plutôt de mummy
porn aux États-Unis, d’érotisme soft pour mère de famille. Avec 125 millions d’exemplaires
vendus dans le monde pour les
trois premiers tomes, le succès est tel que plusieurs éditeurs grand public
décident d’exploiter le filon. Lattès lance en 2015 sa collection érotique
«&moi» suivie des collections 100% numériques «MA next romance» d’Albin
Michel et HGN d’Harlequin, déjà grand éditeurs de romance en tout genre. «Il
y a eu une prise de conscience d’un phénomène très américain au moment de la
sortie de Cinquante nuances de
Grey», se rappelle Marie
Buhler.
Les maisons d’édition constatent aussi à ce
moment-là un changement de comportement du lectorat. «Avant, ils ne
sortaient pas de livres de romance dans le métro. Après Cinquante
nuances, les lecteurs n’avaient plus honte de dire qu’ils en
lisaient», explique la directrice de «&moi». Effet de
masse? Les fans de livre hot s’assument en quelques
années. Un sondage Ifop de 2015 pour
Femme actuelle montrait que
déjà, la lecture de livres érotiques était une pratique largement répandue
parmi les femmes: près de six sur dix (59%) admettaient avoir déjà lu un livre
érotique au cours de leur vie, contre un peu plus d’une sur trois en 1970
(38%).
«À l’époque de Cinquante nuances, on a voulu briser
un tabou. On a montré qu’on pouvait le faire. Maintenant les auteurs lèvent le
pied»
Marie Buhler, directrice de la collection
«&moi»
Les maisons d’édition se frottent alors les mains
et développent de véritables stratégies marketing pour faire connaître ces
livres pouvant se vendre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Couvertures soignées avec codes couleurs, publicités sur les réseaux sociaux,
et drague des très prescriptrices bloggeuses. Une attention particulière est
prêtée au marché du numérique, dont les ventes sont largement dominées par la
romance érotique. Sur Amazon, les meilleurs ventes d’ebooks en ce moment
restent Secret, défense d’aimer, Carnet Rouge Passion ou
encore Colocs & Sex Friend.
Mais sept ans après la sortie du premier tome
de Cinquante nuances de Grey, l’espoir semble retombé.
Illustration: la maison d’édition Milady a dû arrêter la production poche de
ses livres de romance début 2018.
Les autres éditeurs s’interrogent. Les lecteurs et
les lectrices seraient-elles lassées de ces histoires d’amour qui se
renouvellent peu? Ou rassasiées des scènes de sexe? Un constat s’impose selon
Marie Buhler: «Ces dernières années, ces derniers mois, il y a moins de
sexe dans les livres de romance. À l’époque de Cinquante nuances,
on a voulu briser un tabou. On a montré qu’on pouvait le faire. Maintenant les
auteurs lèvent le pied».
«Sexualité McDo»
|
Les éditeurs spécialisés dans les ouvrages plus
pornographiques confirment. Eux aussi se sont réjouis du succès de Cinquante
nuances de Grey en pensant que le best-seller allait attirer une
partie du lectorat de romans sentimentaux, essentiellement féminin, vers des
histoires où la place du sexe est plus importante.
«Tout le monde nous a dit que Cinquante nuances allait relancer le marché
du livre érotique mais ce n’est pas vrai, constate Anne Hautecoeur,
directrice des éditions Musardine, maison d’édition créée en 1980. Franck Spengler,
à la tête des éditions Blanche confirme: «On a cru que Cinquante
nuances allait ouvrir un possible de lecture et d’achat à des lectrices
à la littérature érotique. Mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Avant Cinquante
nuances, je vendais en moyenne 1.500 exemplaires par titre. Aujourd’hui,
c’est plutôt 1.000. Non seulement j'en ai pas profité, mais en plus ça a
amoindri les ventes».
«Soit c’est très subversif, très osé, borderline
par rapport à la norme sexuelle et ça reste confidentiel; soit c’est hyper
cliché comme Cinquante nuances de Grey»
Sophie Lavois, autrice d'un roman sur le BDSM
Pour ces deux éditeurs historiques, l’erreur est
d’avoir caractérisé des livres dans la lignée de Cinquante nuances de
Grey comme érotiques. «Le problème est que sur Amazon, ces
ouvrages de romance sont qualifiés d’érotiques et que dans les librairies, ils
ont pris la place de nos livres», regrette Anne Hautecoeur. Alors que la
romance et le roman érotique n’attirent pas forcément les mêmes publics.
«Les lecteurs de romance sont d’abord des lectrices, qui recherchent des
histoires d’amour, avec des scènes de sexe mais qui n’iront pas forcément
chercher de l’érotique pur. On a certes récupéré quelques clients déçus par la
simple romance mais ça ne vas pas très loin.»
«Le lectorat de la romance aime d’abord l’histoire
d’amour avec une petite fellation ou un plan à trois. Mais ça reste une
sexualité très normative, abonde Franck
Spengler, fils de la légendaire Régine Deforges. Moi j’appelle ça de la sexualité McDo. On
est dans le bien fabriqué, bien foutu. On avait une littérature nationale
érotique incroyable. Sur les cinquante grands titres du genre, quarante sont
français. Avant, on vendait aux éditeurs américains. Maintenant, c’est nous qui
achetons. Les Cinquante nuances de Grey, c’est l’arrivage de McDo
dans le milieu de la gastronomie», lance Franck Spengler avec gouaille.
«Le marché est encore très cloisonné. Soit c’est
très subversif, très osé, borderline par rapport à la norme sexuelle et ça
reste confidentiel; soit c’est hyper cliché comme Cinquante nuances de Grey et cela
commence à lasser», reconnaît Sophie Lavois, autrice de Doggest, un roman
autoédité sur le BDSM et qui «se lit d’une seule main».
L’érotisme pur reste en effet un marché de niche.
Le marché du livre sentimental dégage 39 millions de chiffre d’affaires contre
312.000 pour l’érotisme en 2017, selon une étude du Syndicat national
de l’édition.
«Vous pouvez vendre 200 ou 300.000 exemplaires d’un
roman qui se dit érotique mais sans sodomie, sans double pénétration, sans uro»
Franck Spengler, fondateur des éditions Blanche
Franck Spengler reconnaît qu’il est de plus en plus
difficile de publier des livres subversifs et se demande si Histoire d’O, le célèbre roman
de Pauline Réage, sorti en 1954, pourrait avoir aujourd’hui le succès qu’il a
connu à l’époque. «Maintenant, dès que vous sortez un livre érotique,
avec des sexualités hors normes, toutes la blogosphère vous tombe dessus. Quand
j’étais jeune éditeur, j’étais contre les vieux cons. Maintenant que je suis
vieux, c’est les jeunes qui me gueulent dessus. Des nanas de 25 ans qui
demandent à ce que je sois interdit d’éditer.»
Le
sexe serait-il redevenu tabou? «La parole s'est soi-disant libérée.
Mais on n’a jamais été autant moral, s’agace Franck Spengler. Ce
n’est pas difficile de parler de sexe, mais c’est difficile d’en parler
autrement que d’une manière très normée. Alors aujourd’hui, on a des Américains
qui publient des gros pavés avec toujours la même histoire. Vous pouvez vendre
200 ou 300.000 exemplaires d’un roman de ce genre, qui se dit érotique mais
sans sodomie, sans double pénétration, sans uro. Il n’y a rien de ce qui est
transgressif. Dans le vrai roman érotique, on est dans le dépassement de soi.
La littérature érotique, c’est d’abord la transgression. C’est un genre
révolutionnaire.» Franck Spengler sait de quoi il parle, puisqu’il a sorti,
le jour de la Saint-Valentin, La cage dorée de Blanche Monah, un
récit très cru sur l'inceste.
Pour
tenter de conserver un lectorat, les éditeurs de romans érotiques sont obligés
de se diversifier. Musardine va lancer une collection «Point G.», dédiée aux
femmes et écrite uniquement par des femmes. Franck Spengler, quant à lui,
remarque le succès croissant des livres érotiques audio. «On s’aperçoit
que beaucoup de grands consommateurs du porno en vidéo reviennent vers la
littérature, pour trouver des scénarios qui ne sont pas indigents.
Heureusement, il y a encore des gens qui peuvent être émoustillés par des mots
et pas que par l’image.»
Il suffit d’aller sur la page des meilleures ventes de livres
d’Amazon. Entre Michel Houellebecq et Elena Ferrante, des couvertures de
romans représentent des éphèbes avec gouttes de sueur qui coulent le long de
pectoraux sur-protéinés. Des titres comme After. Avant lui, elle
contrôlait sa vie ou Petits plaisirs masqués côtoient 1984 ou
le dernier essai d’Alain Minc.
Ces romans, classés à la rubrique érotique, ont
en commun de raconter des histoires d’amours fantasmagoriques et de contenir
des descriptions ciselées de la peau de deux individus qui se frôlent, se
touchent, voire plus. Un savant mélange de circonvolutions sentimentales aux
fragrances d’eau de rose et de pratiques sexuelles plus ou moins interlopes.
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Plusieurs de ces titres tutoient encore les
classements des best-sellers. Mais le succès des ouvrages hot semble
globalement s’effriter, d’abord victime d’un climat général maussade. Selon
Livre Hebdo, la vente de livres a encore reculé de 1,7% en 2018. Excepté 2015 et 2016, la baisse est constante
depuis 2010.
Beaucoup d’éditeurs se frottaient les mains avec
l’essor de Cinquante nuances de Grey en 2012, imaginant que le
livre hot allait se transformer en vache à lait. Ils regardent
désormais les ventes ralentir et s’interrogent sur la lassitude du
lectorat. «Les premières années de “&moi”, un titre s’écoulait à 8.000 ou 10.000
exemplaires, relève Marie Buhler,
directrice de la collection de livres du genre chez Lattès. L’année
dernière, on était plus à 7.000. Certes, il y a plus de concurrence qu’avant. Mais l’effet de mode est aussi un peu passé.»
Un lectorat de romans érotiques décomplexé
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Il y a sept ans et demi, le succès mondial du
premier tome de la série écrite par E. L. James braque les projecteurs sur le
genre pas vraiment nouveau de la romance érotique –on parle plutôt de mummy
porn aux États-Unis, d’érotisme soft pour mère de famille. Avec 125 millions d’exemplaires
vendus dans le monde pour les
trois premiers tomes, le succès est tel que plusieurs éditeurs grand public
décident d’exploiter le filon. Lattès lance en 2015 sa collection érotique
«&moi» suivie des collections 100% numériques «MA next romance» d’Albin
Michel et HGN d’Harlequin, déjà grand éditeurs de romance en tout genre. «Il
y a eu une prise de conscience d’un phénomène très américain au moment de la
sortie de Cinquante nuances de
Grey», se rappelle Marie
Buhler.
Les maisons d’édition constatent aussi à ce
moment-là un changement de comportement du lectorat. «Avant, ils ne
sortaient pas de livres de romance dans le métro. Après Cinquante
nuances, les lecteurs n’avaient plus honte de dire qu’ils en
lisaient», explique la directrice de «&moi». Effet de
masse? Les fans de livre hot s’assument en quelques
années. Un sondage Ifop de 2015 pour
Femme actuelle montrait que
déjà, la lecture de livres érotiques était une pratique largement répandue
parmi les femmes: près de six sur dix (59%) admettaient avoir déjà lu un livre
érotique au cours de leur vie, contre un peu plus d’une sur trois en 1970
(38%).
«À l’époque de Cinquante nuances, on a voulu briser
un tabou. On a montré qu’on pouvait le faire. Maintenant les auteurs lèvent le
pied»
Marie Buhler, directrice de la collection
«&moi»
Les maisons d’édition se frottent alors les mains
et développent de véritables stratégies marketing pour faire connaître ces
livres pouvant se vendre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Couvertures soignées avec codes couleurs, publicités sur les réseaux sociaux,
et drague des très prescriptrices bloggeuses. Une attention particulière est
prêtée au marché du numérique, dont les ventes sont largement dominées par la
romance érotique. Sur Amazon, les meilleurs ventes d’ebooks en ce moment
restent Secret, défense d’aimer, Carnet Rouge Passion ou
encore Colocs & Sex Friend.
Mais sept ans après la sortie du premier tome
de Cinquante nuances de Grey, l’espoir semble retombé.
Illustration: la maison d’édition Milady a dû arrêter la production poche de
ses livres de romance début 2018.
Les autres éditeurs s’interrogent. Les lecteurs et
les lectrices seraient-elles lassées de ces histoires d’amour qui se
renouvellent peu? Ou rassasiées des scènes de sexe? Un constat s’impose selon
Marie Buhler: «Ces dernières années, ces derniers mois, il y a moins de
sexe dans les livres de romance. À l’époque de Cinquante nuances,
on a voulu briser un tabou. On a montré qu’on pouvait le faire. Maintenant les
auteurs lèvent le pied».
«Sexualité McDo»
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Les éditeurs spécialisés dans les ouvrages plus
pornographiques confirment. Eux aussi se sont réjouis du succès de Cinquante
nuances de Grey en pensant que le best-seller allait attirer une
partie du lectorat de romans sentimentaux, essentiellement féminin, vers des
histoires où la place du sexe est plus importante.
«Tout le monde nous a dit que Cinquante nuances allait relancer le marché
du livre érotique mais ce n’est pas vrai, constate Anne Hautecoeur,
directrice des éditions Musardine, maison d’édition créée en 1980. Franck Spengler,
à la tête des éditions Blanche confirme: «On a cru que Cinquante
nuances allait ouvrir un possible de lecture et d’achat à des lectrices
à la littérature érotique. Mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Avant Cinquante
nuances, je vendais en moyenne 1.500 exemplaires par titre. Aujourd’hui,
c’est plutôt 1.000. Non seulement j'en ai pas profité, mais en plus ça a
amoindri les ventes».
«Soit c’est très subversif, très osé, borderline
par rapport à la norme sexuelle et ça reste confidentiel; soit c’est hyper
cliché comme Cinquante nuances de Grey»
Sophie Lavois, autrice d'un roman sur le BDSM
Pour ces deux éditeurs historiques, l’erreur est
d’avoir caractérisé des livres dans la lignée de Cinquante nuances de
Grey comme érotiques. «Le problème est que sur Amazon, ces
ouvrages de romance sont qualifiés d’érotiques et que dans les librairies, ils
ont pris la place de nos livres», regrette Anne Hautecoeur. Alors que la
romance et le roman érotique n’attirent pas forcément les mêmes publics.
«Les lecteurs de romance sont d’abord des lectrices, qui recherchent des
histoires d’amour, avec des scènes de sexe mais qui n’iront pas forcément
chercher de l’érotique pur. On a certes récupéré quelques clients déçus par la
simple romance mais ça ne vas pas très loin.»
«Le lectorat de la romance aime d’abord l’histoire
d’amour avec une petite fellation ou un plan à trois. Mais ça reste une
sexualité très normative, abonde Franck
Spengler, fils de la légendaire Régine Deforges. Moi j’appelle ça de la sexualité McDo. On
est dans le bien fabriqué, bien foutu. On avait une littérature nationale
érotique incroyable. Sur les cinquante grands titres du genre, quarante sont
français. Avant, on vendait aux éditeurs américains. Maintenant, c’est nous qui
achetons. Les Cinquante nuances de Grey, c’est l’arrivage de McDo
dans le milieu de la gastronomie», lance Franck Spengler avec gouaille.
«Le marché est encore très cloisonné. Soit c’est
très subversif, très osé, borderline par rapport à la norme sexuelle et ça
reste confidentiel; soit c’est hyper cliché comme Cinquante nuances de Grey et cela
commence à lasser», reconnaît Sophie Lavois, autrice de Doggest, un roman
autoédité sur le BDSM et qui «se lit d’une seule main».
L’érotisme pur reste en effet un marché de niche.
Le marché du livre sentimental dégage 39 millions de chiffre d’affaires contre
312.000 pour l’érotisme en 2017, selon une étude du Syndicat national
de l’édition.
«Vous pouvez vendre 200 ou 300.000 exemplaires d’un
roman qui se dit érotique mais sans sodomie, sans double pénétration, sans uro»
Franck Spengler, fondateur des éditions Blanche
Franck Spengler reconnaît qu’il est de plus en plus
difficile de publier des livres subversifs et se demande si Histoire d’O, le célèbre roman
de Pauline Réage, sorti en 1954, pourrait avoir aujourd’hui le succès qu’il a
connu à l’époque. «Maintenant, dès que vous sortez un livre érotique,
avec des sexualités hors normes, toutes la blogosphère vous tombe dessus. Quand
j’étais jeune éditeur, j’étais contre les vieux cons. Maintenant que je suis
vieux, c’est les jeunes qui me gueulent dessus. Des nanas de 25 ans qui
demandent à ce que je sois interdit d’éditer.»
Le
sexe serait-il redevenu tabou? «La parole s'est soi-disant libérée.
Mais on n’a jamais été autant moral, s’agace Franck Spengler. Ce
n’est pas difficile de parler de sexe, mais c’est difficile d’en parler
autrement que d’une manière très normée. Alors aujourd’hui, on a des Américains
qui publient des gros pavés avec toujours la même histoire. Vous pouvez vendre
200 ou 300.000 exemplaires d’un roman de ce genre, qui se dit érotique mais
sans sodomie, sans double pénétration, sans uro. Il n’y a rien de ce qui est
transgressif. Dans le vrai roman érotique, on est dans le dépassement de soi.
La littérature érotique, c’est d’abord la transgression. C’est un genre
révolutionnaire.» Franck Spengler sait de quoi il parle, puisqu’il a sorti,
le jour de la Saint-Valentin, La cage dorée de Blanche Monah, un
récit très cru sur l'inceste.
Pour
tenter de conserver un lectorat, les éditeurs de romans érotiques sont obligés
de se diversifier. Musardine va lancer une collection «Point G.», dédiée aux
femmes et écrite uniquement par des femmes. Franck Spengler, quant à lui,
remarque le succès croissant des livres érotiques audio. «On s’aperçoit
que beaucoup de grands consommateurs du porno en vidéo reviennent vers la
littérature, pour trouver des scénarios qui ne sont pas indigents.
Heureusement, il y a encore des gens qui peuvent être émoustillés par des mots
et pas que par l’image.»
[Photo : Kate Williams via Unsplash – source : www.slate.fr]
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