Le militant d'extrême gauche, condamné par
contumace à la prison à perpétuité pour quatre assassinats pendant les années
de plomb, a été arrêté le 12 janvier 2019 en Bolivie.
Cesare
Battisti vient d'atterrir à l'aéroport international de Rome Ciampino (Italie),
le 14 janvier 2019.
Écrit par Philippe
Boggio
L’ironie est grinçante. L’homme qui totalisait contre lui une myriade de demandes d’extraditions a finalement été pris sans être extradé. Mais interpellé, le 12 janvier, dans une ville de Bolivie, et remis par la police locale aux agents secrets italiens qui avaient assisté à l’arrestation; puis soustrait, un peu comme l’ont été, dans le passé, depuis l’Amérique latine, d’anciens nazis ou des caïds de la drogue, expulsé par les airs, sans d’autre forme de procès; placé dans un avion militaire italien, destination Rome, sans l’escale prévue au Brésil, d’où cet ancien activiste d’extrême gauche s’était enfui, un mois plus tôt, après s’y être réfugié quinze ans durant, et où l’attendait un ordre judiciaire d’extradition vers son pays, l’Italie.
Fin anodine d’une cavale commencée en 1981, et peut-être devenue vide de sens avec l’accumulation des années. Une artère plutôt tranquille de Santa Cruz de la Sierra, la grande ville de l’est bolivien. Quelques images d’une caméra embarquée, qui montrent Cesare Battisti, barbu, marchant lentement, le regard tourné vers le sol. Les a-t-il déjà repérés, tout autour de lui? A-t-il compris qu’ils le suivaient depuis longtemps, soucieux aussi de savoir s’il ne se rendait pas à la rencontre d’un contact? Le parquet de Milan a ouvert une enquête sur l’assistance logistique et financière dont il a pu bénéficier tout au long de ses trente-sept ans de cavale, et il ne déplairait pas aux enquêteurs dépêchés en Bolivie de tomber sur des militants de l’extrême gauche brésilienne, voire sur des Français.
Fin anodine d’une cavale commencée en 1981, et peut-être devenue vide de sens avec l’accumulation des années. Une artère plutôt tranquille de Santa Cruz de la Sierra, la grande ville de l’est bolivien. Quelques images d’une caméra embarquée, qui montrent Cesare Battisti, barbu, marchant lentement, le regard tourné vers le sol. Les a-t-il déjà repérés, tout autour de lui? A-t-il compris qu’ils le suivaient depuis longtemps, soucieux aussi de savoir s’il ne se rendait pas à la rencontre d’un contact? Le parquet de Milan a ouvert une enquête sur l’assistance logistique et financière dont il a pu bénéficier tout au long de ses trente-sept ans de cavale, et il ne déplairait pas aux enquêteurs dépêchés en Bolivie de tomber sur des militants de l’extrême gauche brésilienne, voire sur des Français.
Mais il a
l’air seul, dans la rue; seul aussi en Bolivie. Dans cette silhouette
entr’aperçue, l’idée d’un renoncement. D’un certain découragement. Le bout de
la route, consenti, soudain, sur un trottoir de Santa Cruz? Après un mois
d’errements possibles dans un nouveau pays inconnu, sans l’aide dont il avait
pu autrefois profiter, l’impossibilité révélée, morale, physique, d’être encore
en mesure, à 64 ans, de rebâtir une autre clandestinité?
Déchirures à La Paz
Cesare Battisti n’a pas opposé de résistance, lors de son interpellation. Il ne s’est pas mis à courir. Ceux des policiers qui le connaissaient lui ont trouvé l’air fatigué. Il avait dû boire, car il sentait l’alcool. Dans ses poches, l’équivalent de deux euros et ses vrais papiers, à son nom. Il n’avait pas emprunté d’identité.
Le fuyard le plus célèbre d’Italie, condamné définitivement en 1990 à la détention à perpétuité, pour deux meurtres comme acteur et deux autres comme complice pendant «les années de plomb», s’attendait-il encore à être mis en cellule, emprisonné à Santa Cruz ou même à La Paz, quand il s’est vu cerné par les policiers, et non mis dans l’avion pour Rome, après une courte nuit d’incertitude? Cesare Battisti savait que le gouvernement bolivien, présidé par le très populaire Evo Morales, hier compagnon de route d’Hugo Chavez, avait refusé en urgence le 26 décembre la demande d’asile que le clandestin lui avait adressée, cinq jours plus tôt. Mais celui-ci pouvait encore espérer être retenu sur place, dans l’attente d’un procès.
Déchirures à La Paz
Cesare Battisti n’a pas opposé de résistance, lors de son interpellation. Il ne s’est pas mis à courir. Ceux des policiers qui le connaissaient lui ont trouvé l’air fatigué. Il avait dû boire, car il sentait l’alcool. Dans ses poches, l’équivalent de deux euros et ses vrais papiers, à son nom. Il n’avait pas emprunté d’identité.
Le fuyard le plus célèbre d’Italie, condamné définitivement en 1990 à la détention à perpétuité, pour deux meurtres comme acteur et deux autres comme complice pendant «les années de plomb», s’attendait-il encore à être mis en cellule, emprisonné à Santa Cruz ou même à La Paz, quand il s’est vu cerné par les policiers, et non mis dans l’avion pour Rome, après une courte nuit d’incertitude? Cesare Battisti savait que le gouvernement bolivien, présidé par le très populaire Evo Morales, hier compagnon de route d’Hugo Chavez, avait refusé en urgence le 26 décembre la demande d’asile que le clandestin lui avait adressée, cinq jours plus tôt. Mais celui-ci pouvait encore espérer être retenu sur place, dans l’attente d’un procès.
Pendant que l’ancien militant était renvoyé en Italie, les milieux politiques boliviens commençaient à se déchirer: l’aile la plus à gauche du Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti du président Morales, reprochait à l’exécutif d’avoir si rapidement cédé à deux adversaires idéologiques, les extrémistes de droite Jair Bolsonaro (Brésil) et Matteo Salvini (Italie), qui n’en finissent pas de se congratuler mutuellement de la récupération de Cesare Battisti. La Bolivie a économiquement besoin de son grand voisin, mais des voix s’élèvent à La Paz pour dénoncer une telle «trahison» aux principes politiques du pays. «Nous avons livré un prisonnier qui avait demandé l’asile comme une simple marchandise», a déclaré Paul Garcia Linera, le propre frère d’Alvaro Garcia Linera, le vice-président bolivien.
Le
gouvernement de La Paz n’a pas jusqu’ici confirmé, toutefois, les informations
concernant le rejet de la demande d’asile de Cesare Battisti et les raisons de
son expulsion si empressée.
Protégé par le fantôme de Lula
La Bolivie,
maudite, pour l’ancien ex-activiste italien? Sans doute. En 2017, déjà, il
avait été appréhendé, côté brésilien, lors d’un contrôle à la frontière
bolivienne. Il détenait sur lui quelques centaines de dollars de trop par
rapport à la limite permise pour qui partait du Brésil. L’Italien, devenu auteur de polars depuis son séjour en France, avait expliqué
qu’il traversait la frontière pour faire l’emplette de matériel de pêche, de
l’autre côté. Il avait été emprisonné, puis finalement relâché, la Cour suprême
n’ayant toujours pas achevé officiellement l’examen d’une nouvelle demande
d’extradition déposée par l'Italie.
En réalité,
avait-il cherché à quitter le Brésil? Ses amis, comme certains observateurs
brésiliens, en doutent. Cesare Battisti ne se force pas à la discrétion, entre
Rio, où sont ses éditeurs, et l’État de Sao Paulo, où il est tenu de résider.
Il publie toujours ses livres, participe à la vie culturelle. Après
l’effondrement politique du Parti des travailleurs (PT) et la destitution, en 2016, de la
présidente Dilma Rousseff, le climat politique autour de lui s’assombrit. Le régime du nouveau chef
de l’État, Michel Temer, n’est encore que libéral-conservateur, mais l’aile la
plus à droite, de plus en plus marquée par les ultras, entend mener la guerre
aux «rouges». Aux «terroristes». L’écrivain italien répond aux deux
accusations, et les voix sont de plus en plus nombreuses à réclamer son
extradition.
Pourtant,
celui-ci affiche encore sa confiance. Ne bénéficie-t-il pas toujours de
l’onction politique de Lula, cette mesure de refus de l’extrader que l’ancien président avait pris en sa faveur, au tout dernier jour de son mandat, le
31 décembre 2010? La Cour suprême, dans sa composition de la fin des années
2000 avaient opté pour l’extradition. Mais elle avait laissé la décision finale
au chef de l’État, et après le départ de celui-ci, les hauts magistrats avaient
toujours opposé la force du refus présidentiel aux demandes répétées du
gouvernement italien. Au moins les magistrats ne pouvaient-ils être directement
accusés de laxisme.
Mais cela
valait-il encore en 2017? Plus encore pendant la campagne présidentielle de
2018, toute vouée à l’extrémisme de droite, en la personne de Jair Bolsonaro,
ce député ouvertement nostalgique de la dictature (1964-1985) qui se faisait
fort, une fois élu, de renvoyer l’Italien vers une prison italienne? Aux
questions, Cesare Battisti a continué à répondre que Bolsonaro n’avait pas ce
pouvoir. Il était protégé. Par le fantôme de Lula. Par l’habeas corpus que la
Cour avait pris en sa faveur, qui fait en principe obligation au Brésil de
juger avant d’extrader. Enfin, par les retards pris par ladite Cour dans
l’examen de son cas.
Petits rapprochements entre extrémistes
Mais à la
toute fin de l’année 2018, les magistrats allaient opter pour l’extradition. Et reprenant la manière du président
Lula, Michel Temer signait, le 31 décembre, la mesure d’extradition, coupant
l’herbe sous le pied de son successeur du lendemain. La veille de la décision
présidentielle, le juge Luiz Fux avait retourné une décision auparavant
favorable, qu’il avait prise lui-même, et délivré un mandat d’amener contre l’exilé. La Cour suprême avait changé de pied. Dans un pays qui en
théorie n’extrade pas les auteurs de crimes politiques, les juges brésiliens
considéraient désormais les faits commis, en Italie, durant la période de «la stratégie de la tension» comme relevant du seul droit commun.
De même, le
fait que Cesare Battisti ne puisse pas bénéficier d’un nouveau procès, qu’il
soit directement dirigé vers une prison italienne, une fois extradé, pour une
peine à vie prononcée vingt-cinq ans plus tôt, cessait aux yeux de la cour
d’être une cause de refus d’extrader, alors que la Constitution brésilienne
fait obligation de rejuger les contumaces.
La Cour avait
subi le même glissement à droite que la politique brésilienne, que le corps
électoral, tout au long de cette année de campagne, qui venait de voir, le 28
octobre, la victoire spectaculaire (56%) de Jair Bolsonaro. Celui-ci s’était
promis à plusieurs reprises d’extrader sans attendre «le terroriste rouge», et
cette promesse avait scellé son rapprochement, via des tweets façon Trump, avec
le nouveau ministre italien de l’Intérieur, l’extrémiste Matteo Salvini.
Fin de cavale
Lorsque les policiers fédéraux se présentent à la porte de Cesare Battisti, munis
du mandat d’amener délivré par le juge Fux, l’écrivain réfugié est manquant. Il
a beaucoup tardé, en tout cas aux yeux de ses amis, mais il a enfin dû se
résigner à partir. Les policiers reviennent. Font le siège de son domicile.
Interrogent. Il n’est pas non plus ailleurs dans Cananeia, le petit port de
l’État de Sao Paulo, où réside l’extradable. Sa vieille voiture est à sa place,
dans le garage. Aucun voisin ne se souvient l’avoir croisé récemment. Réactions
identiques à Rio. Éditeurs et connaissances ne l’ont pas vu depuis au moins
quinze jours.
Quant à son avocat, Igor Sant’Anna Tamasauskas, il
vient de déposer de sa propre initiative un recours contre l’avis de la Cour
suprême et la décision présidentielle, faute d’avoir réussi à s’entretenir avec
son client. Battisti est finalement déclaré «fugitif», alors que, selon
certains titres de la presse brésilienne, un avion italien est déjà positionné,
depuis la veille, sur l’aéroport de Guarulhos, près de Sao Paulo.
Il y a
évidemment là, dans cette fin de cavale, la matière d’un roman noir de Cesare
Battisti, auteur qui s’est déjà approprié certains épisodes de la vie de son
personnage. La nouveauté, pour lui, c’est que le polar sera à écrire dans la
cellule d’une prison de Sardaigne. Peut-être confidence sera-t-elle alors faite
que l’âge allant, le romancier-sujet de son livre, marié, père de famille,
avait comme l’envisagent certains de ses proches, perdu sa rage de la fuite
permanente.
[Photo : Alberto Pizzoli / AFP - source : www.slate.fr]

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