quinta-feira, 6 de abril de 2017

L’étude juive au cœur du dernier numéro de Mikhtav Hadash

Le 6ème numéro de Mikhtav Hadash, « La Nouvelle Lettre » en traduction française, est paru. Cette revue a pour intention de proposer un lieu de « réflexion pour un judaïsme ouvert », au-delà de la communauté qui l’édite, une « lettre » qui s’adresse à tous ceux qui se laisseront interpeller par cet envoi. Mikhtav Hadash est une revue savante, ce qui ne signifie pas qu’elle soit exclusive. Au contraire. Elle incite plutôt son lecteur à approfondir ses connaissances puis à étudier puisque, de fait, c’est l’une des caractéristiques d’une vie juive que l’étude. La revue est tout à la fois le lieu du didactisme, de l’approfondissement et du débat.




Écrit par Jasmine Getz

L’éditorial de son directeur, Philippe Chriqui, nous rappelle que les Hébreux, au bas de la montagne du Sinaï, quand ils reçurent la Torah (loi, enseignement) dictée à Moïse, répondirent : Naassé ve-Nichma, « nous ferons et nous écouterons ». Soit : nous obéirons d’abord aux commandements en nous efforçant à une vie guidée par l’éthique, et nous les écouterons en les répétant, les « entendant » (les comprenant) et les transmettant, « de génération en génération ». Ainsi, depuis Moïse, s’est constituée une chaîne de transmission du Tanakh (Torah – Nevi’im – Ketouvim), expliqué et commenté oralement par les maîtres du Talmud, source de toute la législation juive (Halakha). Ces commentaires et discussions, divers et même contradictoires, ces lois civiles et rituelles, ces guides pour la pratique religieuse, furent eux-mêmes écrits et compilés et sont à leur tour, jusqu’à nos jours, lus, commentés, critiqués, transmis dans une réflexion toujours en cours. Ainsi se pose, depuis la révélation, la question centrale de l’articulation entre la pratique (Naassé) et l’étude (Nichma), deux versants indissociables d’un même couple.

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Ce numéro 6 s’ouvre par un grand entretien avec Moshé Halbertal, professeur de pensée juive et de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem et à la NYU Law School. Pour lui, l’étude doit mener à l’action. Il n’y a pas de contradiction entre elles, et un texte doit être compris (écouté et entendu car, même lu, une voix y parle) pour mener à un agir. Cet entretien est aussi une grande réflexion sur ce que désigne la « canonisation » d’un texte car, dans le judaïsme, elle ne signifie pas du tout que l’interprétation en soit fermée. Au contraire : le judaïsme s’enrichit à chaque génération d’interprétations nouvelles, dans le contexte historique où les êtres humains vivent.

Le « dossier » fait appel, comme à chaque fois, aux contributions de spécialistes de la question, chercheurs, philosophes, rabbins, politologues. Il nous invite ici à nous pencher de plus près, d’abord avec Pierre-Henry Salfati sur le Talmud, qui signifie « étude ». Si l’étude talmudique est négligée par la majorité des Juifs, il existerait selon Freud, un « atavisme talmudique », depuis les Tannaïm jusqu’aux Aharonim, qui enrichissent indéfiniment la littérature rabbinique, commentant la Torah, discutant ses énoncés, expliquant, répondant … Ainsi l’homme (juif) est-il un Ma ? Un quoi ? Un comment ? Un pourquoi ? Etudier pour chercher des réponses – mais qui chacune ouvre à une autre question – et vivre de cette manière, sans se contenter du dogmatisme de l’opinion commune, est aussi un risque – et une chance – que court « l’être juif ».

Dans ce dernier cas, celui de la chance, Claude Riveline rappelle dans « L’étude talmudique au regard de la science », que l’éducation juive possède un principe qui est celui de « tout mettre en question » et qu’ainsi, malgré la différence entre étude juive et savoir scientifique, « la curiosité, l’inquiétude, l’appétit de comprendre » forgent des esprits doués pour la recherche scientifique. Ils s’y illustrent en effet particulièrement.

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Le rabbin Yeshaya Dalsace pose une question : pourquoi étudier la Torah et le Talmud ? Pour la Halakha, c’est-à-dire la conduite à suivre ? Certes, mais cette Loi elle-même a été soumise au fil des siècles à la spéculation des Maîtres. Dans le cercle de l’étude juive – puisqu’on ne peut l’accomplir seul – la loi est objet de discussion de ses catégories, de ses fondements, de ses limites. Cette gymnastique intellectuelle, Y. Dalsace la compare à un yoga intellectuel et le pratiquer nous fait travailler nos middot, des qualités telles que l’effort de compréhension, le raisonnement subtil. Si l’étude ne nous mène pas toujours à l’accomplissement des mitzvot, la démarche spéculative est attachée à un monde de notions telles que « révélation », « sens », « devoir » qui ne peuvent laisser « l’étudiant » indifférent.

L’étude a toujours été considérée comme le lieu de la rencontre, ce buisson ardent qui ne se consume pas. Étudier la Torah peut aussi rendre Dieu présent au monde (la Chekhina, qui signifie la présence divine), au moment même où chacun de nous en étudie les lettres, réceptacles de la spiritualité, mise en mouvement par notre souffle de lecteur. Car le texte n’est pas un écrit, c’est un rassemblement de souffles, depuis le Sinaï où la voix a fait répondre aux Hébreux : « nous ferons et nous écouterons ». Aussi, en lisant, écoute-t-on.

Après la destruction du Temple, le judaïsme a trouvé dans l’étude de la Torah et des œuvres rabbiniques le moyen de sa survie, même si, après Spinoza, cette étude est soumise à l’exégèse critique : plutôt que de « construire Dieu », on Le déconstruit. Ici s’opposent judaïsme orthodoxe et judaïsme rationnel, tandis que le débat entre le monde traditionnel de l’étude juive et les Lumières (ces dernières toujours renouvelées par différents courants du judaïsme contemporain) est loin d’être clos. Gérard Haddad pense d’ailleurs que la survie du judaïsme dépend d’une « reconstruction de la Halakha (le code des règles pratiques du judaïsme) qui prendrait en compte les changements introduits par la modernité ».

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Mikhtav Hadash n°6 nous offre ainsi nombre de réflexions qui nous instruisent et nous font réfléchir sur la relation entre l’étude et l’action, puisque, aussi bien, vivre c’est agir. Si donc ce numéro est particulièrement consacré à « l’étude juive », il s’agit, de fait, dans tous les numéros de la revue, d’étudier. Ainsi, des fiches sont-elles particulièrement bienvenues : elles présentent en les résumant, les « fondements et les concepts de l’étude dans le judaïsme », dans ce numéro, tandis que dans d’autres, elles ont été consacrées aux différents courants du judaïsme, (n°1), à l’histoire de l’élection (n°2), au principes essentiels du judaïsme (n°3) ou bien à Eretz-Terre et Israël-Pays comme dans le n° 4-5.

La revue rassemble foi et pensée juive, spiritualité et philosophie, anthropologie et politique, selon des perspectives historiques et existentielles, en interprétant toujours la lettre qui compose les textes fondateurs et leurs commentaires, et toute la civilisation judaïque et la culture d’Israël, pour la transmettre. Des rubriques plus contemporaines, « Cultures », sont consacrées aussi à la littérature, au cinéma, au théâtre, comme par exemple ici, un entretien avec Daniel Mesguich, ou bien une recension du livre important de Dominique Bourel consacré à Martin Buber, ou encore un hommage à Léonard Cohen. D’une rare qualité de mise en page et d’iconographie, ses visuels sont regroupés dans un portfolio, à chaque fois d’excellente facture, où le lecteur découvre peintures et photographies, de Brenner à Aviv Ithzaky et Garouste, et dans ce numéro 6, les tableaux de Michail Grobman. Peintre et poète vivant désormais en Israël, celui-ci faisait partie à Moscou de la Seconde Avant-Garde russe des années 1960.

Cette nouvelle lettre, dont le titre signale une revue nouvelle, est donc surtout « la lettre nouvelle », le renouvellement de sens opéré par chaque lecteur qui s’efforce de comprendre la signification de ce qu’il lit. Mikhtav Hadash, cette « nouvelle Lettre », est à la recherche du « cœur intelligent » de chacun de ses lecteurs, afin de lui transmettre les vieilles lettres du judaïsme, celles qui veillent sur l’esprit de l’être humain, comme des ailes qu’il lui appartient de déployer.


Renseignements et abonnements sur le site Mikhtav.org


[Illustrations : Michail Grobman - source : www.jewpop.com]

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