Tous les jeudis, Nonfiction vous propose un Actuel Moyen Âge.
Cette semaine, réfléchissons à la (quasi) disparition du latin au
collège : c'est la dernière étape d'une longue histoire qui commence
avec les « invasions barbares » du Haut Moyen Âge...
Presque 13 millions d'élèves dépendant de l’Éducation nationale en
2016–2017 ont repris les cours il y a quelques semaines, avec, pour
beaucoup, au programme quelques langues mortes, mais surtout des noms
d’hommes morts, des poésies, de la philosophie, ou même de l’art et de
la musique. L'année dernière, on a beaucoup débattu sur l'utilité (ou l'inutilité) d'enseigner les langues anciennes au collège.
Car en temps de crise, on est en droit de se demander : pourquoi tout
ce temps perdu alors qu’on pourrait apprendre un métier ? Pour faire
chauffer les méninges ? Pour briller en bonne société ? Ne vaudrait-il
pas mieux se préparer pour une vie professionnelle – si possible une vie
de bureau ?
De l'importance des choses inutiles
À ces questions – valables – Cassiodore, homme politique puis auteur
du Ve siècle après J.C., avait une réponse toute prête. Au tout début du
VIe siècle, il écrit dans une lettre au roi ostrogoth Théodoric une
série de conseils en matière d’éducation. Son avis ? Arrêtons un peu les
matières orientées vers la seule science (« ad scientiam solam
»). Et concentrons-nous sur les disciplines utiles : la mécanique,
l’architecture, ou bien... l’arpentage ! Et comme l’arpentage permet à
un roi de bien connaître son territoire pour lever ses impôts, ses
conseils ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd.
Alors bien sûr, Cassiodore écrit cette lettre en latin, et même dans
un latin assez bon. Car il a bénéficié, lui, d’un enseignement classique
assez poussé. Même si l’Empire romain d'Occident n'existe déjà plus (il
tombe officiellement en 476 après JC), la civilisation romaine persiste
dans de nombreux centres urbains, et dans de nombreuses couches de la
société. Les dynasties barbares qui ont progressivement succédé à
l’Empire romain sur les pourtours de la Méditerranée ont assimilé une
partie de la culture latine. D’ailleurs, par beaucoup d’aspects, le
début du haut Moyen Âge se fond tellement bien avec les derniers temps
de l’Empire romain, que les historiens utilisent maintenant un nouveau
terme pour la désigner : ils parlent d’Antiquité tardive.
Le latin après l'empire : qu'est-ce qu'on garde et qu'est-ce qu'on jette ?
De nombreuses structures politiques sont restées en place aux VIe
siècle, et les décors urbains bougent peu : les forums, les cirques, les
théâtres et les aqueducs sont privés d'entretien, parfois abandonnés,
mais ne commenceront à être démantelés qu’au VIIIe siècle. Quant à
l’éducation et à la culture, il est complexe de savoir quand elle
commence, elle aussi, à être démantelée, transformée, ou réutilisée
pierre par pierre dans de nouveaux ensembles culturels – notamment
chrétiens.
Pendant l’Empire romain, la très puissante bureaucratie impériale était
une carrière réservée à des intellectuels sortant tout droit des écoles
de grammaire puis de rhétorique. Ils étaient formés à des disciplines
qui ne consistaient pas uniquement en une maîtrise de tâches
administratives, mais qui étaient censées leur apporter une base de
pensée. Les disciplines sélectionnées étaient le quadrivium
(arithmétique, musique, géométrie et astronomie) et le trivium
(grammaire, dialectique, rhétorique). C’était donc une élite
potentiellement capable de juger les ordres reçus, parfois peut-être de
les discuter.
Ce que conseille Cassiodore accompagne une tendance des nouvelles
dynasties à s’entourer au contraire d’hommes d’action, aptes à la
guerre, formés sur le terrain. Théodoric, dont Cassiodore est proche,
préfère des serviteurs aptes à drainer un champ plus qu’à disserter sur
la cosmologie. A priori rien de révolutionnaire : ces disciplines
pratiques sont elles aussi héritées de Rome. Mais leur hiérarchisation
s’est inversée.
Pour un roi, ce choix garantit des fonctionnaires formés à leur
métier dès leur jeunesse, moins autonomes, et donc plus obéissants.
L’historien Pierre Riché le résume : « le fonctionnaire ne voyait pas
au-delà des murs de son bureau. »
Les viviers du savoir se déplacent…
Les documents manquent pour évaluer réelle la portée des conseils de
Cassiodore à Théodoric. Mais ce qui est intéressant, c’est que
Cassiodore a donné ailleurs d’autres conseils éducatifs… d'une toute
autre nature.
Vers le milieu du VIe siècle, alors que le monachisme commence à se
diffuser en occident, Cassiodore implante dans le sud de l’Italie le
monastère de Vivarium (pas parce qu’il y met des bocaux à serpents, mais
parce qu’il installe des viviers à poissons). Il y invente pour ses
moines une formation intellectuelle très particulière : à mi-chemin
entre la méditation chrétienne des textes et la maîtrise classique des
techniques d’écriture. Bref, il contribue à revivifier pour les moines
ces sciences peu utiles qu’il avait dénigrées au profit de techniques
appliquées pour les fonctionnaires.
Dans l’Antiquité tardive, les savoirs classiques de la grammaire ou
de la rhétorique ne sont donc pas perdus, certains aristocrates les
recherchent même – parfois en vain – pour leurs enfants. Ces savoirs
migrent juste vers d’autres milieux : les clercs s'en emparent. En fait,
la question n’est pas tant de savoir quand les Barbares ont perdu leur
latin – car ils ne l’ont jamais vraiment perdu – mais qui parmi les
Barbares a continué à maîtriser le latin.
C'est bien cela l'enjeu de l'éducation aujourd'hui : éviter à tout
prix de préparer des individus mono-tâches, éviter de créer une société
qui soit divisée en catégories étanches. Et quoiqu'on pense de
l'enseignement du latin, l'enseignement des choses inutiles a ici un
rôle : il permet de regarder hors des murs du bureau.
Pour aller plus loin :
- Peter Brown, Le monde de l’Antiquité tardive, de Marc Aurèle à Mahomet, Bruxelles, 2011.
- Henri Irénée Marrou, L’éducation dans l’Antiquité, Paris, Éditions du Seuil, 1948.
- Pierre Riché, Éducation et culture dans l’Occident barbare VIe-VIIIe siècles, Paris, 1995. (1e éd 1962), cit. p. 67.
- Bruno Dumézil (dir.), Les Barbares, Paris, PUF, 2016
- Une réflexion célèbre sur les enjeux contradictoires de l’éducation
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