Le parlement catalan a accepté l'idée d'un recours à
l'unilatéralité pour avancer vers l'indépendance. Un défi à Madrid,
d'autant que le Tribunal constitutionnel espagnol avait interdit un tel
vote.
Par ROMARIC GODIN
Cette fois, les ponts semblent coupés entre Madrid et Barcelone. Ce
mercredi 27 juillet, le parlement catalan a adopté les conclusions de la
Commission sur le processus constituant à la majorité de ses membres,
soit 72 voix sur 135. Dans une ambiance visiblement tendue et hémicycle
en partie abandonnée par l'opposition, les deux groupes
indépendantistes, Junts pel Sí (62 sièges, qui regroupe le centre-droit
du parti démocrate catalan (PDC) et le centre gauche de la Gauche
Républicaine (ERC)) et la gauche radicale de la CUP (10 sièges), ont
fait bloc pour voter ce texte qui est un défi ouvert au pouvoir central
espagnol.
La reconnaissance de l'unilatéralité
Ce texte reconnaît en effet la nécessité d'un recours à des « mesures unilatérales »
pour avancer vers l'indépendance. Ceci signifie l'abandon par les
Indépendantistes de Junts pel Sí d'un de leurs crédos : l'indépendance
négociée avec l'Espagne. Jusqu'ici, l'idée défendue tant par ERC que par
le PDC (ex-CDC) était de discuter de la sécession avec Madrid,
notamment par l'organisation d'un référendum reconnu par l'Espagne qui
s'engageait ainsi à en respecter l'issue. Mais cette position a toujours
été refusée par le gouvernement espagnol et le maintien probable - dès à
présent ou après de nouvelles élections qui pourraient encore le
renforcer selon les derniers sondages - de Mariano Rajoy à la Moncloa,
le Matignon espagnol, rend cette option improbable.
Les
Indépendantistes modérés ont donc reconnu l'impasse de leur démarche et
accepté la nécessité du recours à l'unilatéralité pour avancer vers
l'indépendance. Or, cette unilatéralité suppose évidemment de sortir de
la légalité espagnole pour fonder une nouvelle légalité purement
catalane. Ce transfert a implicitement été adopté par Carles Puigdemont,
le président du gouvernement catalan, lors de la séance du parlement.
Il a indiqué que, selon lui, « nous ne sommes pas hors de la légalité. Ce parlement parfaitement légitime pour faire des lois ».
Le président catalan estime donc déjà que la légalité est justifiée par
la légitimité du seul parlement catalan, légitimité qu'il estime être
fondateur de la nouvelle légalité catalane. Mais ceci signifie aussi
qu'il ne reconnaît plus réellement la légalité espagnole qui, elle,
interdit l'unilatéralité.
L'unilatéralité comme programme officiel du gouvernement catalan ?
Ce
vote est le premier pas vers l'adoption de la notion d'unilatéralité
dans la nouvelle feuille de route du gouvernement catalan qui devrait
poser les fondements de l'alliance renouvelée des indépendantistes.
Carles Puigdemont ne l'a pas caché en annonçant son vote en faveur du
texte de la commission. Début juin, la coalition entre Junts pel Sí et
la CUP avait explosé sur la question du budget que la CUP avait refusé
de voter. Carles Puigdemont avait alors décidé de poser une question de
confiance au parlement, question qui sera posée - on l'a appris ce
mercredi - le 28 septembre prochain. Les négociations entre les deux
camps doivent à présent déboucher sur une nouvelle feuille de route dans
laquelle se situera la possibilité d'un référendum unilatéral
d'indépendance (RUI). Cette position est à mi-chemin entre le choix de
la CUP de procéder à une déclaration unilatéral d'indépendance et celui
de Junts pel Sí de négocier avec Madrid. L'union des camps
indépendantistes pourrait donc se reconstituer sur ce RUI. En cas
d'impossibilité de toute discussion avec l'Espagne, la Generalitat, le
gouvernement catalan, pourrait alors procéder à un référendum unilatéral
dont il s'engagerait à respecter l'issue, ce qui le différenciera de
celui du 9 novembre 2014 qui n'était que consultatif. Une déclaration
d'indépendance pourrait donc suivre.
Défi lancé à Madrid
Le
gouvernement catalan semble donc prêt à prendre seul le chemin de
l'indépendance et à ignorer la légalité espagnole. C'est l'issue logique
de la déclaration du 9 novembre 2015 votée par les deux groupes
indépendantistes et qui appelait à placer la légitimité du parlement
catalan au-dessus de celle du pouvoir espagnol et singulièrement du
Tribunal Constitutionnel espagnol (TC). Le TC avait annulé cette
déclaration, mais, en réalité, la majorité parlementaire catalane
l'applique scrupuleusement. L'existence même de ce vote du 27 juillet le
confirme. En effet, le TC avait jugé illégal les conclusions du comité
et avait demandé au bureau du parlement catalan de ne pas le soumettre
au vote. Effectivement, le bureau ne l'avait pas inscrit à l'ordre du
jour, mais la procédure parlementaire catalane a permis de l'inscrire à
la demande des groupes parlementaires indépendantistes. Jorid Turull, de
Junts pel Sí a indiqué être « conscient, en faisant cette demande, du mandat »
de son groupe issu des élections du 27 septembre, qu'il place ainsi
au-dessus de la légalité espagnole. Ana Gabriel, de la CUP, s'est dite,
elle, consciente de la « déclaration du 9 novembre 2015 », niant ainsi
la décision du TC. De son côté, le président du parti populaire (parti
conservateur de Mariano Rajoy) en Catalogne, Xavier Albiol, a évoqué un
« attentat » à propos du vote. Mais le bureau du parlement a appliqué la
procédure et soumis le texte au vote après avoir demandé l'aval du
parlement, aval obtenu grâce aux 72 sièges indépendantistes.
Déjà un acte d'unilatéralité
Le
débat et le vote sur ce texte est donc un défi clair lancé au TC, un
déni de sa compétence sur le parlement catalan. Un acte d'unilatéralité.
Ce mercredi 27 juillet, le parlement catalan, soutenu par la
Generalitat, a décidé de sortir ouvertement de la légalité espagnole. Il
a déjà confirmé par les actes les recommandations de la commission
qu'il a approuvées. Les Indépendantistes peuvent s'estimer renforcés par un sondage réalisé par l'institut CEO et paru le 22 juillet et
qui donne une majorité encore relative, mais claire, à l'indépendance,
avec 47,4 % des Catalans favorables à la sécession contre 42,4 %
opposés. Voici trois mois, les deux camps étaient à égalité à 45,5 %. Le
résultat des élections du 26 juin, favorables au PP, a donc convaincu
certains Catalans que la discussion avec Madrid était impossible et
qu'il était « impossible de changer l'Espagne » désormais. Dans ce cas,
la seule solution est l'indépendance. C'est aussi le cœur de la pensée
qui a permis à l'indépendantisme modérée de rejoindre l'idée de
l'unilatéralité.
Quelle réaction de Madrid ?
Reste à
savoir comment le TC et le gouvernement à Madrid vont réagir. Xavier
Albiol avait prévenu qu'il s'agissait du « dernier avertissement » du TC
envers le parlement catalan et, ce mercredi, il a évoqué un "coup d'État contre le TC" qui "met en danger l'autonomie catalane".
On se situe en effet désormais de façon évidente dans le cas prévu par
l'article 155 de la Constitution espagnole qui permet au gouvernement
central de « prendre toutes les mesures nécessaires » pour faire entrer
un gouvernement d'une Communauté autonome dans la légalité
constitutionnelle qu'il ne respecte pas. Le TC va-t-il demander
l'application de cet article ? Mariano Rajoy, qui n'est encore qu'un
président du gouvernement « en fonction », va-t-il appliquer cet article
155 et, par exemple, suspendre l'autonomie de la Catalogne ? Il
pourrait attendre de disposer d'une majorité et de jouer sur cette
décision catalane pour convaincre les Socialistes du PSOE de le laisser
gouverner afin de « défendre l'Espagne ». Mais, en cas d'application de
l'article 155, que se passera-t-il si les autorités catalanes, qui se
jugent désormais plus légitimes que les autorités espagnoles refusent de
se soumettre ? Faudra-t-il recourir à la force ? Et laquelle ? Pour
beaucoup d'indépendantistes, l'idée est cependant que Madrid, face à
cette nouvelle situation change de cap et accepte la discussion. C'est
ce qu'a indiqué Marta Rovira, qui espère que l'État espagnol « se joindra au processus si nous l'entamons ».
Mais si ce n'est pas le cas, il faudra aller plus avant dans
l'unilatéralité et le conflit avec l'Espagne. Ce 27 juillet, un abîme
s'est ouvert entre l'Espagne et la Catalogne et nul ne sait où une telle
situation peut conduire.
[Photo : Reuters - source : www.latribune.fr]

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