Un beau jour ou était-ce une nuit, Dodi El Sherbini a débarqué dans nos vies par le biais de l'Internet. L'hiver dernier, l'air de rien, entre les inévitables bouses qui s'imposent à nous sur YouTube, on a découvert L'éternel retour de Dodi El Sherbini. Et là, le choc intersidéral - "la claque" comme le disent si souvent les confères. L'éternel retour est un hymne robotique et romantique qui fait autant penser à Christophe qu'à Tellier ou à Moroder, qui obsède et qui hante. Comme quand on tombe amoureux.
Écrit par Sarah Dahan
Sur la foi de cette chanson épique - et de celles qui peuplent ses deux EP -, nous avons voulu rencontrer le mystérieux Dodi El Sherbini. La légende dit qu'il s'appelle Léon à l'état-civil ; on ne sait pas si c'est vrai, mais depuis, on sait en tous cas qu'il ressemble à Adrian Brody, qu'il refuse d'être catalogué comme un énième dandy romantique, qu'il estime que la création en français est un travail de longue haleine et qu'il pense que l'industrie du luxe (il était dans la mode dans une autre vie) connaît ses dernières heures.
Qui êtes-vous Dodi ? Pourquoi le choix d’un tel nom ?
Dodi El Sherbini : Oh, les raisons à ce nom sont assez anecdotiques, c’est parti d’une blague.
C’était une envie grandissante de faire de la musique ?
J’ai toujours eu envie de faire de la musique et j’ai toujours su que j’en ferai, mais je n’avais pas encore trouvé la forme. Là j’ai trouvé la forme, et je vais la faire évoluer. Ces premiers titres sur ces EP sont des premiers jets, mais ce sont les premiers qui sont vraiment aboutis. Ceux que je préfère sont ceux du premier EP : L’éternel retour, Olympia et la reprise de Patrick Juvet (Faut Pas Rêver, ndlr). Avec ces morceaux-là, j’ai posé les bases de ce que je veux développer.
C’était inconcevable pour vous de sortir de la musique sous votre vrai nom ?
Oui. Je pense que lorsqu'on fait quelque chose d’artistique, il faut mettre quelque chose entre soi et son travail, une distance. Du coup, prendre un pseudonyme paraît naturel. C’est un procédé qui est d’ailleurs très utilisé. J’ai aussi choisi un pseudonyme pour ne pas être embêté, pour ne pas mélanger la vie quotidienne et l’artistique. Ça permet de prendre du recul et de voir son «projet» avec un regard différent.
Quels ont été vos premiers émois musicaux ?
La musique classique, très jeune, à 5-6 ans - et ensuite, j’ai exploré la discothèque de ma mère, où c’était plus pop : j’écoutais beaucoup les Beatles et Otis Redding, quand j’étais petit garçon. Et puis après j’ai écouté de tout, mais je dirais que ce qui m’a défini, c’est le mélange de musique classique et de pop des années 60.
Il y a une dimension épique, une notion de grandeur dans les chansons présentes sur vos EP. Le quotidien vous ennuie ?
Pas du tout ; c’est important aussi que les chansons parlent du quotidien, mais pas le quotidien le plus prosaique qu’on peut retrouver chez certains chanteurs français. Le quotidien, c’est aussi le monde dans lequel on vit, et c’est important pour moi d’en parler. Mais oui, c’est vrai que j’aime bien quand c’est épique et quand il y a des sentiments exaltés. J’aime l’idée de faire quelque chose qui n’a pas été fait, qui n’est pas juste la somme d’un certain nombre d’influences.
D’ailleurs, j’ai l’impression qu’on sort du trip "chansons liste de courses" si cher à la chanson française, où les protagonistes racontent comment ils commandent des pizzas, non ?
Je ne me rends pas compte - il est possible que la chanson française de ce genre-là ait vécu son temps. Ces chanteurs étaient en vogue au début des années 2000.
Vous travaillez toujours dans la mode ?
Non, j’ai arrêté.
Pour vous consacrer à la musique ?
Oui. Je voulais faire de la musique avant même de travailler dans la mode, qui est un secteur pour lequel j’ai travaillé par hasard. J’avais toujours dans un coin de ma tête l’idée et l’envie de faire de la musique, mais je ne savais pas comment faire. Mon seul talent me semblait être de savoir composer, mais ça ne suffisait pas. Je ne voulais pas faire de musique instrumentale et je savais que je voulais chanter en français, mais c’est un apprentissage qui a été long et difficile. J’ai écrit beaucoup de chansons avant de trouver une manière d’écrire qui me corresponde. Ça passe beaucoup par l’imitation, j’ai imité beaucoup de choses. J’ai fait des chansons à la Barbara, à la Gainsbourg... Ça n’allait pas. Mes premières chansons étaient très écrites, avec des textes très littéraires, mais qui sont compassées au final - et vieillottes aussi. La chanson Rive Gauche à la Barbara en 2015, c’est plus possible ! Mais c’était bien de passer par là.
Vous aviez peur du jugement de votre entourage ?
Non, car quand on a trouvé quelque chose et qu’on le travaille, on n’a plus de doutes, donc on n’a pas peur. En fait, on sait quand c’est bien. Même quand ça passe inaperçu, on sait quand c’est bien.
Pour qui est-ce que vous avez travaillé dans la mode ?
J’ai travaillé dans le luxe, le sentier où je faisais du conseil.
C’est plutôt suicidaire de partir du luxe, qui est un secteur assez prospère, pour atterrir dans la musique où l’argent se fait rare, non ?
C’est absolument suicidaire, financièrement et socialement. Mais je ne voulais pas avoir de regrets. Je me suis dit qu’il était possible de faire quelque chose dans la musique, donc autant essayer et puis on verra.
Est-ce que l’univers de la mode a nourri de manière consciente ou inconsciente votre musique actuellement ?
La mode est un monde particulier, un monde qui vit complètement refermé sur lui-même. Un monde où il y a beaucoup d’argent. Il y a un gaspillage d’argent extraordinaire, le fric est jeté par les fenêtres. Mais je pense que ça va changer. Selon moi, le luxe va vivre ses dernières heures. Il va y avoir un développement du super-luxe, mais le luxe à grande échelle ne va pas durer. La mode se distingue de plus en plus du vêtement. Le vêtement a de moins en moins d’importance, mais les gens ont quand même besoin de s’habiller. Les directeurs artistiques - comme on les appelle - savent de moins en moins ce qu’est un vêtement, ils connaissent de moins en moins leur clientèle et les prix restent encore très élevé. Il y a une conscience politique accrue des gens, donc il faut guetter ce qu’il va se passer d’ici dix ans.
Vous avez reçu des demandes en mariage ?
Non, mais quelques témoignages spontanés de personnes qui m’ont beaucoup touché.
Comment connaissez-vous Stéphane Briat, qui a mixé vos EP et qui a aussi bien travaillé pour Phoenix que pour Arnaud Fleurent-Didier ? Est-ce un ami ?
J’étais allé le voir il y a deux-trois ans, on avait un ami en commun, je lui avais fait écouter des chansons, il avait trouvé ça vieillot. Il m’avait demandé d’écouter les maquettes, et il avait préféré les maquettes qui avaient été enregistrées avec des machines. Car il faut savoir que j’avais enregistré aussi l’équivalent d’un album avec de vrais musiciens, c’était pop classique, mais c’était trop classique du coup. Néanmoins on a travaillé ensemble, il a mixé les titres mais je n’étais pas ravi du résultat. Ensuite, j’ai fait L’éternel retour et Olympia dans la foulée.
L’éternel retour, c’est un clin d’œil à Nietzsche ?
Vaguement, mais c’est une citation plus qu’autre chose. Ça reste léger.
C’est pas si léger que ça si on prête vraiment attention aux paroles, je trouve.
Oui, c’est vrai. Oui, en fait si l'on regarde le texte, c’est plutôt glauque. Mais je ne veux pas non plus qu’on pense que je fais des chansons sinistres.
Ce n’est pas sinistre, ça relève plus de la mélancolie.
Oui, voilà.
Mais est-ce qu’on peut dire que vous êtes un «dandy un peu maudit, un peu vieilli» ?
Je n’y tiens pas. L’image du chanteur romantique, du poète maudit, du perdant magnifique, je la trouve éculée. J’ai pas envie de rentrer dedans, ça ne m’inspire pas des masses, je trouve ça vieillot. Mais peut être que j’inspire cela malgré tout, malgré moi. Et puis je ne sais pas ce que ça veut dire «dandy» aujourd’hui. J’ai l’impression que les gens voient des dandys à chaque coin de rue, «le dandy machin», le «dandy truc»... je ne sais pas ce que ça veut dire. Pour moi, dandy, c’est lié à l’habillement.
Oui, une certaine philosophie de vie incarnée par l’apparence.
Oui, une philosophie de vie qui tourne autour de l’habillement. Le premier dandy, c’est d’ailleurs Brummell. Il était toujours habillé de la même manière, il avait le même costume en de multiples exemplaires, mais tous les matins, il mettait une heure pour mettre au point le nœud de sa cravate. Pour moi, le dandy, c’est Jean des Esseintes dans A rebours de Huysmans. Aujourd’hui, c’est quoi un dandy ? C’est un mec qui met un foulard et qui a les cheveux un peu longs et qui va te parler de Baudelaire ? Si c’est ça un dandy aujourd’hui, alors non, je ne suis pas un dandy. Peut-être qu’on dit ça à cause de mon apparence, je ne sais pas. En tout cas, je ne souhaite pas creuser le sillon du chanteur romantique qui ne parle que d’absolu et d’amour.
++ Les EP Ecce Etc et Olympia sont disponibles sur Bandcamp.
++ La page Facebook et le compte YouTube de Dodi El Sherbini.
[Source : www.brain-magazine.fr]

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