Il faut regarder cette vérité en face : il y a un nouvel antisémitisme en France. Il est aussi révoltant que celui qui a longtemps sévi dans l'Europe du XXe siècle. Ce n'est pas un antisémitisme d'État, bien sûr, comme au moment le plus sombre de l'histoire du pays. Pour autant, les organisations juives ont raison de tirer le signal d'alarme comme elles le font aujourd'hui. Une fois de plus.
Sur les quelque quarante manifestations de solidarité avec les Palestiniens de Gaza qui ont eu lieu en France depuis trois semaines, toutes ou presque se sont déroulées sans incident. Ni violences de casseurs, ni violences antisémites. Le pays n'est pas en proie à une vague d'émeutes dont les Juifs de France seraient la cible, comme le rapporte une certaine presse étrangère.
Manuel Valls met en garde avec sagesse : « Il faut être précis et ne pas tout mélanger. La grande majorité des manifestants défile pour des motifs légitimes – l'indignation face aux atrocités de la guerre », a dit le Premier ministre à notre confrère Le Parisien.
On aurait tort, cependant, de prendre pour des cas isolés ce qui s'est passé dans les trois manifestations qui ont dégénéré, à Paris et à Sarcelles. Des synagogues ont été menacées ou attaquées. Une pharmacie a été brûlée uniquement parce que sa propriétaire était juive. Une épicerie casher a subi le même sort. Des slogans intolérables ont été entendus : « Mort aux Juifs ! », « Hitler avait raison ! »
Impensable il y a quinze ou vingt ans, cette violence, celle des actes comme celle des mots, n'est pas exceptionnelle. Elle est représentative d'un antisémitisme banalisé, normalisé, qui s'exprime prioritairement dans une frange de la population musulmane, mais aussi ailleurs - notamment chez les inspirateurs de l'extrême droite.
Dans un fatras idéologique confus, mêlant djihadisme, défense de la cause palestinienne, détestation d'Israël et archétypes racistes les plus ignobles, c'est bel et bien la vieille théorie du " complot juif " qui est remise au goût du jour. Ce sont les mêmes stéréotypes judéophobes véhiculés à plaisir sur Internet, et qui finissent par tuer - d'Ilan Halimi, torturé à mort, en passant par les assassinats de Merah à Toulouse et à Montauban, ou, plus récemment, au Musée juif de Bruxelles.
Dans ces milieux, où Israël est démonisé, où les conflits arabo-arabes ne font pas descendre dans la rue, pas plus que les malheurs des chrétiens d'Orient, l'antisionisme n'est que la face mal cachée de l'antisémitisme.
On peut comprendre que le conflit israélo-palestinien ait un écho particulier chez les musulmans et les juifs de France, suscitant des solidarités naturelles. On peut néanmoins contester cette sorte de légitimisme par procuration qu'observent les représentants de ces communautés, qu'elles soient musulmane ou juive. Cette façon mécanique de s'aligner sans nuances sur les positions des parties en conflit sur le terrain ajoute à la polarisation des esprits.
Il reste cette vérité terrible : dans la France de 2014, dans certains quartiers, il n'est pas facile de porter une kippa - pour ne pas dire impossible. Refuser de voir cela, c'est fermer les yeux, lâchement.
[Source : www.lemonde.fr]
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