segunda-feira, 7 de abril de 2014

Pourquoi je ne laisserai pas mes enfants apprendre le français

Si le français est la langue des droits de l'homme, elle est aussi la raison de l'échec de nombreux pays africains, estime ce journaliste britannique. La mainmise linguistique se traduit bien souvent par une influence politique désastreuse.




Écrit par Liam Mullone [The Spectator]

Mes enfants n'apprendront pas le français ! Si leur école essaie de les y contraindre, je me battrai bec et ongles. Je livrerai la bataille d'Azincourt [25 octobre 1415] à moi tout seul avant de baisser les bras. Non pas que j'aie un problème avec cette langue, même si elle a trop de voyelles et que le chiffre 99 se prononce "quatre-vingt-dix-neuf", ce qui, j'imagine, doit rendre la chanson 99 Red Balloons (99 Ballons rouges) impossible à chanter.

Le français n'est pas un atout dans le monde des affaires

Je veux juste que mes enfants réussissent, et l'apprentissage du français n'est pas un atout dans le monde des affaires. Il y a aussi une question morale, mais les affaires passent d'abord : aujourd'hui, aucun Britannique ne s'installe en France pour créer une entreprise. Ils peuvent s'y rendre pour le mode de vie, le vin ou pour passer les dernières années de leur vie. Mais personne n'y va dans l'espoir de réussir. Mon neveu, qui a récemment quitté son école en Bretagne, avait la modeste ambition de devenir vendeur, mais il a appris qu'il devait avoir une formation de trois ans en commerce. 

Il a alors opté pour le métier de guide touristique, mais là encore il devait suivre un cours de deux ans pour apprendre à situer les sites historiques. En France, même pour mener la vie la plus simple, il faut passer un examen. Et l'on n'est guère encouragé à travailler à son compte : même s'il n'est pas suffisamment fortuné pour être imposé à 75 %, un entrepreneur qui vend son affaire au bout de dix ans doit verser à l'Etat 60 % d'impôt sur la plus-value, quels que soient ses bénéfices. Le Québec a mis en œuvre un plan visant à attirer sur ses côtes 50 000 entrepreneurs français, ce qui revient plus ou moins à vouloir sauver 50 000 rhinocéros noirs. Trop tard, à mon avis.

Tout cela ne signifie pas que la France ne mérite pas le détour. L'Hexagone est un beau pays et la meilleure façon d'en profiter est de louer une caravane, s'asseoir dans un café et acheter une baguette. Mais pour cela je recommande un recueil d'expressions, plutôt que six ans d'apprentissage de la conjugaison des verbes.

L'échec des pays francophones

Bien sûr, il ne s'agit pas seulement de la France. Les gens me font observer qu'une bonne partie de la planète (environ 15 %) est francophone. Ce à quoi je réponds : oui, mais regardez l'état dans lequel se trouvent ces pays. Regardez la Côte d'Ivoire, le Tchad, le Mali, le Congo, la république démocratique du Congo (RDC) et, en ce moment même, la République centrafricaine. La majeure partie de l'Afrique est en train de se redresser, mais ces pays sont irrémédiablement perdus. Et la raison de cet échec est intimement liée au fait que leurs habitants parlent le français.

L'Organisation internationale de la francophonie est un groupe de pays dont les habitants s'expriment en français ou adhèrent aux valeurs françaises. Les gens parlent le français parce que, il y a un siècle encore, ils n'avaient pas le choix, et ils adhèrent aux valeurs françaises parce que c'est un moyen pour eux de faire des affaires. Le dernier membre en date de l'organisation est le Qatar, un pays où seulement 1 % de la population parle le français mais qui a accepté d'investir 300 millions d'euros dans des entreprises françaises. 

Contrairement à la Grande-Bretagne, l'Hexagone n'a jamais vraiment quitté l'Afrique

L'an dernier, au sommet de la francophonie de Kinshasa, en RDC, le président Hollande a déclaré : "Parler le français, c'est aussi parler la langue des droits de l'homme, parce que les droits de l'homme ont été écrits en français." Au-delà de la possibilité de remplir les caisses, un principe fondamental de la francophonie est que la langue et la culture sont indissociables : si vous parlez français, vous pensez français et votre sympathie va forcément vers la France. 

Aujourd'hui, quand on gratte un peu, on trouve la France dans tous les pays francophones pauvres. Contrairement à la Grande-Bretagne, l'Hexagone n'a jamais vraiment quitté l'Afrique. La cellule africaine de l'Elysée existe depuis la dissolution officielle de l'empire africain de la France et elle est en mesure de soutenir ou de renverser des dirigeants selon les besoins. Les solides liens de coopération de Paris avec Félix Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire, le régime d'Omar Bongo au Gabon et le président Mobutu dans l'ancien Congo belge ont permis à ces pays de continuer à bénéficier de l'aide et de l'assistance de la France. Depuis qu'elle a accordé l'indépendance à ses colonies, la France est intervenue militairement en Afrique à trente reprises et, bien plus souvent encore, elle a soutenu des groupes rebelles, intrigué ou usé de son influence pour mettre en place ou renverser des régimes. En 2010, les forces spéciales françaises ont contribué à faire tomber le régime de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire.

L'an dernier, les Français étaient au Mali, aujourd'hui, ils sont en République centrafricaine, où, il y a trente-huit ans, l'Hexagone a aidé Bokassa – le "Napoléon africain" –, à accéder au pouvoir, avant de l'en chasser trois ans plus tard, quand sa tendance à couper les oreilles des gens et à tuer les écoliers est devenue gênante. La France maintient une présence permanente et opérationnelle de 5 000 hommes dans la partie la plus divisée, sous-développée et politiquement instable du continent. 

Dans ces contrées, on peut faire beaucoup de choses avec 5 000 hommes. Selon l'ancien président Giscard d'Estaing, l'Afrique reste "le seul [pays] où, avec 500 hommes, [la France] peut encore changer le cours de l'histoire". Et elle l'a fait. Pourtant, plus ça change, plus c'est pareil*. Je ne doute pas que la France sauvera des vies en Centrafrique. Mais au bout de trente interventions militaires, elle n'a toujours pas réussi à porter au pouvoir un seul gouvernement valable ni à apporter la moindre amélioration dans les conditions de vie de l'Africain moyen.

Livraison d'armes aux génocidaires

En 1990, la cellule africaine était dirigée par Jean-Christophe Mitterrand, le fils du président Mitterrand. L'historien Martin Meredith raconte comment, quand un groupe rebelle tutsi armé par l'Ouganda s'est rapproché du Rwanda en octobre 1990 - une opération qui cadrait parfaitement avec l'idée française du complot anglo-saxon -, le président Mitterrand, un ami personnel du président hutu Habyarimana, n'a pas hésité à autoriser l'envoi de troupes françaises sur le sol rwandais.

L'année suivante, l'armée française a supervisé l'expansion des forces armées hutues (de 9 000 à 28 000 hommes) et mis en place des accords de fourniture d'armes qui ont permis au régime d'en acheter pour 100 millions de dollars à l'Egypte et à l'Afrique du Sud, malgré les signes de plus en plus flagrants de préparation du génocide. Le mercenaire français Paul Barril a joué un rôle central dans ces tractations. Après le début des tueries, il a même signé un contrat d'assistance avec le gouvernement intérimaire rwandais qui perpétrait les massacres. L'implication de la France au Rwanda est décrite dans les mémoires du commandant des Nations unies Roméo Dallaire, qui regardait, sans pouvoir intervenir, les avions français livrer des armes aux génocidaires. Les soldats français, qui croyaient avoir été envoyés au Rwanda pour prévenir une invasion du pays par l'armée rebelle tutsie, ont été horrifiés d'avoir à protéger les auteurs des massacres et à établir, sur l'ordre de leur gouvernement, une zone de sécurité qui permettait aux génocidaires en fuite de passer sans encombre au Zaïre [nom porté de 1971 à 1997 par la RDC]. 

Linda Melvern, dont le compte rendu du génocide Conspiracy To Murder: The Rwandan Genocide est l'un des plus complets jamais parus, conclut sèchement : "La politique française semblait fondée sur le fait que le Rwanda était au croisement de l'Afrique anglophone et de l'Afrique francophone."

Yves Montand sous-titré

Bien sûr, je ne peux rien faire contre toutes ces tueries et ces intrigues qui prennent place si loin de nous. Personne n'y peut rien. Aujourd'hui, on nous dit même que l'aide est inutile. Cependant, pour faire quelque chose d'inutile mais vital, j'insisterai pour que mes enfants n'apprennent pas le français. Je le ferai par solidarité avec le Rwanda, où le gouvernement a lancé une campagne de grande ampleur pour faire de l'anglais la langue officielle et celle des affaires. Le pays a même rejoint le Commonwealth en 2009.

Je suis triste, bien sûr, que mes enfants ne puissent pas participer à la sortie scolaire à Saint-Malo, ni regarder des films avec Yves Montand sans les sous-titres. Mais, dans le grand marché linguistique, le français apparaît comme un investissement peu intéressant. L'allemand gagne du terrain. Le mandarin va devenir indispensable. L'espagnol comporte peu de verbes irréguliers et il est parlé dans une multitude de pays fascinants ayant des perspectives économiques positives.

Malgré tout, je conserve une certaine affection pour le peuple français, son cynisme et son humour satirique. C'est un article paru en 2009 dans [l'hebdomadaire satirique] Charlie Hebdo qui a été à l'origine de la plainte déposée contre Paul Barril auprès du tribunal de grande instance de Paris. Dans l'attente des résultats de l'enquête, l'accusé continue d'exercer ses fonctions de conseiller du gouvernement qatari, dernier membre en date, comme on l'a vu, d'une organisation qui promeut la langue française et – selon M. Hollande – "la démocratie, les droits de l'homme, le pluralisme, le respect de la liberté d'expression, l'affirmation que tout être humain doit pouvoir choisir ses dirigeants". Oubliez tout ce que j'ai dit sur les Français et l'ironie.


Note :* En français dans le texte. 

[Dessin de Falco - source : www.courrierinternational.com]

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