Écrit par Mònica Güell
Le
présent ouvrage est le résultat du colloque international « Les
traductions vieillissent-elles ? », qui s’est tenu à l’Université
Paris-Sorbonne les 10-11-12 octobre 2011. Organisé par Maria Graciete
Besse, Marie-France Delport et Mònica Güell, il réunissait deux équipes
de recherche de l’Université Paris-Sorbonne : le Centre de recherches Interdisciplinaires sur les Mondes Ibériques et Contemporains (CRIMIC, EA 2561) et l’équipe de Linguistique et lexicographie latines et romanes (EA 4080).
La
dimension internationale de cette rencontre a été confirmée par la
présence de chercheurs et de traducteurs spécialistes de la traduction des langues
romanes (français, espagnol, catalan, portugais, italien), c’est
pourquoi il nous a semblé judicieux d’accueillir ici la pluralité des
langues qui constituent le socle de cet ouvrage.
Nombre
des auteurs ici réunis sont à la fois chercheurs et traducteurs, tels
que Costanzo Di Girolamo (Université de Naples), traducteur d’Ausias
March et des troubadours à l’italien ; Donatella Siviero (Université de
Messina), traductrice, pour ne citer que quelques auteurs, de Jordi de Sant Jordi,
Josep Piera ou Héctor Maldonado ; Francesc Parcerisas (Université
Autonome de Barcelone), traducteur de littérature anglaise et française,
notamment de Joseph Conrad, F. Scott Fitzgerald,
Doris Lessing, Katherine Mansfield, Edgar Allan Poe, Ezra Pound,
Rimbaud ; Ramon Lladó, de la même université, traducteur de Raymond
Queneau, José María Micó (Université Pompeu Fabra), traducteur en
espagnol d’Ausias March, de Jordi de Sant Jordi, de l’Arioste et de
Pétrarque, de Nicolau Dols Sala (Université des Iles Baléares) et
Gabriel de la S. T. Sampol, traducteurs de Pessoa en catalan ; Clara
Curell (Université de La Laguna), Nadine Ly, traductrice de poésie
espagnole des XVIe, XVIIe et XXe siècles et d’une comedia
de Lope de Vega (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3). Par leur
double approche, leurs témoignages s’avèrent d’autant plus précieux.
- 1 Cf. le texte de Marie-France Delport, « L’âge d’une œuvre. Auteur et traducteur aux prises avec le (...)
- 2 Charles Sorel, La Bibliohèque Françoise (1668), Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 58. Curieusemen (...)
« Les
traductions vieillissent-elles ? » La question posée par le journaliste
Didier Jacob à l’occasion de la polémique qui suivit la nouvelle
traduction en français de The Great Gatsby de la main de Julie Wolkenstein en 20131
a été le point de départ des réflexions ici menées sur l’activité
traductrice. Des questions corollaires viennent immédiatement à
l’esprit : qu’entend-on par le « vieillissement » d’une traduction ? Car
la notion de vieillissement est, elle aussi, fort labile. Les motifs –
ou les insatisfactions du traducteur – qui poussent à la retraduction
sont-elles uniquement d’ordre esthétique ? Serait-ce donc une affaire de
mode, selon une lecture au pied de la lettre de la citation de Charles
Sorel : « C’est le privilège de la traduction de pouvoir être réitérée
dans tous les siècles, pour refaire les livres selon la mode qui court »2 ? Doit-on rajeunir, toiletter, faire peau neuve périodiquement ? Doit-on être de son temps ?
- 3 Cf. les articles de Nadine Ly, de Francesc Parcerisas, de Marie-France Delport. On citera, entre au (...)
Bien que ces questions aient déjà été étudiées maintes fois3,
il nous a semblé nécessaire d’y revenir pour les traiter selon une
perspective interdisciplinaire. Ainsi, cette perspective mixte, alliant
linguistes, littéraires, comparatistes et traducteurs dans les
différentes langues romanes
a nourri et enrichi le questionnement sur la traduction et la
retraduction en diachronie, tant du point de vue de l’émetteur que du
récepteur. Alliant la réflexion théorique à la pratique des textes et
des traducteurs, cet ouvrage prétend interroger le vieillissement, réel
ou supposé, des traductions, et, plus généralement, ce qui pousse à sans
cesse retraduire. Pour une meilleure clarté de l’exposition, les
articles ont été regroupés en quatre volets.
- 4 C’est la couverture de la première traduction en castillan de ce roman qui illustre ce volume du Bu (...)
Le
premier volet réunit des contributions théoriques, « Approches
théoriques de la traduction ». Nadine Ly dans « La littéralité : un
antidote au vieillissement des traductions ? » pose la question toujours
débattue de la traduction littérale et fournit une solide synthèse des
différentes positions théoriques ; à l’occasion de la nouvelle
traduction en français de The Great Gatsby et des débats qui
ont suivi, Marie-France Delport (« L’âge d’une œuvre. Auteur et
traducteur aux prises avec le temps»), revient sur les retraductions des
grands classiques, sur le rôle du traducteur, sur les arguments avancés
quant à l’âge des œuvres et à leur supposé vieillissement, sur la
traduction du « fond » et de la « forme». Costanzo Di Girolamo et
Donatella Siviero (« El regreso de los muertos. Algunos aspectos de la traducción literaria »)
s’interrogent sur la finalité pratique de la traduction artistique et
sur le rôle non négligeable de l’émulation littéraire (notamment sur le
rôle de la traduction du Tirant lo Blanch4, roman médiéval catalan, dans le Don Quichotte, sur le rôle de l’Ode à Lesbos de Sapho ou encore sur Montale traducteur de Shakespeare). Francesc Parcerisas (« Què pot voler dir “envellir” quan parlem de traduccions? »)
examine les différentes raisons – d’ordre diachronique ou
synchronique – qui poussent à la retraduction et s’arrête sur la notion
de valeur d’une traduction. Sa réflexion s’appuie sur le cas des Évangiles traduits en catalan par J. F. Mira, les différentes traductions catalanes de Proust ou la traduction française de Thyphoon par André Gide, pour ne citer que quelques exemples célèbres ; Montse Corrius (« La distància temporal com a tercera llengua en traducció. Una aproximació teòrica ») examine le rôle de la troisième langue, lorsque le texte original comprend plusieurs langues. Tel est le cas de Jane Eyre et de The Merry Wives of Windsor, bien différent de celui de Baudolino d’Umberto Eco.
Complétant
ces premières réflexions théoriques qui, on l’a vu, font souvent la
part belle à la traduction des textes classiques, point de départ
incontournable de toute réflexion sur la retraduction, le deuxième
volet, « Retraduire les classiques », revisite certains auteurs, sans
cesse retraduits. Aussi, Begoña Capllonch et José María Micó (« Semiótica y filología en la traducción poética entre lenguas romances »)
pointent-ils les difficultés liées à la traduction de poètes tels que
Dante, Ausias March ou Ronsard et défendent la convergence entre les
domaines de la traduction poétique et de la sémiotique. Xus Ugarte
étudie les vicissitudes des traductions espagnoles et catalanes de
François Rabelais et fait le point sur un nouveau Gargantua i Pantagruel
toiletté en 2011 par le traducteur catalan Emili Olcina. Se prévalant
d’une approche linguistique, Damien Zalio analyse cinq traductions
françaises du Décaméron de Boccace. Quant au Don Quichotte
de Cervantès, il fait l’objet de deux études diachroniques. Maryse
Privat (« Le traitement des proverbes dans les traductions du Quichotte »)
présente une analyse pointue et contrastive de la traduction de
certains proverbes en français – dont la version “toilettée” d’Aline
Schulman – et Montserrat Bacardí démontre de façon convaincante comment
les cinq versions complètes du Don Quichotte en catalan furent, dès leur naissance, anachroniques.
Le Livro do Desassossego,
ouvrage posthume et inachevé, attribué par Fernando Pessoa à son
semi-hétéronyme Bernardo Soares, constitue le lieu de nombreuses
interrogations concernant les enjeux et les limites de la traduction.
Cette « autobiographie sans événements », rédigée entre 1913 et 1935,
est une œuvre instable et fragmentaire, constituée de réflexions, de
pensées, d’aphorismes et de poèmes en prose notés sur des feuilles
éparses, accompagnant une grande partie de la vie de son auteur. Elle
sera découverte progressivement au gré des contextes culturels et des
traductions successives, parfois au sein de la même langue. La première
édition paraît en deux volumes à Lisbonne, en 1982, avec une préface de
Jacinto do Prado Coelho, suivie d’une nouvelle mouture en 1998, qui
comporte plusieurs ajouts et corrections à la charge de Richard Zénith,
son traducteur anglais. Véritable « laboratoire d’écriture », selon José
Gil, l’inquiétante étrangeté de ce livre incomparable provoque le
vertige de ses différents traducteurs et la fascination des lecteurs qui
l’ont découvert dans plusieurs versions à travers le monde. Les
contributions de Françoise Laye, sa traductrice française, et de Nicolau
Dols et Gabriel Sampol, ses traducteurs catalans, évoquent ici
l’aventure de la traversée de la langue pour rendre ce texte hétérogène
ainsi que les choix qu’ils ont dû opérer face à la liberté
« acrobatique » de Pessoa/Soares. Ils montrent notamment que la
traduction de cet ouvrage crée une tension particulière qui se joue
entre un texte fidèle à l’original et un texte acceptable dans la
tradition littéraire réceptrice5.
« Traductions et re-traductions (XIXe-XXIe).
Traduire le catalan / Traduire en catalan » offre un parcours varié sur
les traductions contemporaines d’auteurs français, espagnols, catalans
et italiens. Dans l’aire linguistique catalane, Enric Gallén (« Xavier
Regàs, traductor del teatre de bulevard ») rappelle la figure importante
de Xavier Regàs, entrepreneur et auteur de théâtre, passeur en catalan
et en espagnol du théâtre de boulevard français sous le régime
franquiste ; Pilar Godayol met l’accent sur la réception de Simone de
Beauvoir en Catalogne, dans les années soixante, et sur l’importance du Deuxième sexe pour les féministes catalanes ; Eusebi Coromina Pou s’arrête sur traductions catalanes de Jules Verne et Ramon Pinyol Torrents sur la figure majeure du poète catalan Jacint Verdaguer traduit par Justí Pepratx.
Les Exercices de style
de Raymond Queneau amènent inévitablement à réfléchir sur l’exercice
difficile de la traduction des contraintes et des formes dans les textes
littéraires (Aina López sur la version italienne traduite par Umberto
Eco et Ramon Lladó pour quatre versions des Exercices de style en
catalan, espagnol, italien et galicien). La traduction devient alors
recréation du texte sous contrainte. De son côté, Mònica Güell
(« Retraduire Maragall : deux exemples ») effectue une étude comparative
des différentes traductions en français de deux poèmes majeurs, le
« Chant spirituel » et « La vache aveugle ». Dans l’aire italienne,
Giuseppe Grilli (« ‘La literatura en català millora traduïda’.
Realitat i mite d’un tòpic ») revisite quelques œuvres de Maragall,
Riba, Rodoreda et J. F. Mira en italien, et dans l’aire espagnole, avec
une approche linguistique, Jesús Cabello analyse deux versions
espagnoles de L’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar.
Last but not least,
Clara Curell nous fait partager les différentes étapes de la traduction
collective de textes poétiques menée au sein de l’Atelier de Traduction
Littéraire de l’Université de La Laguna, animé par le poète et
traducteur Andrés Sánchez Robayna. Cette expérience pérenne, amorcée en
1995, démontre de façon convaincante comment le texte se trouve enrichi
par une traduction à plusieurs mains.
Les
différents parcours dans l’espace et dans le temps ici convoqués
prétendent offrir au lecteur quelques clés de lecture et quelques
éléments de réponse à la question initialement posée, et ils permettront
de mesurer et d’apprécier les jeux et enjeux, complexes et labiles, que
comporte toute traduction et/ou retraduction.
Pour finir, nos plus vifs remerciements s’adressent à Nadine Ly, directrice du Bulletin Hispanique,
qui a accepté avec enthousiasme ce projet de livre, ainsi qu’aux
généreux donateurs qui l’ont soutenu : le Conseil scientifique de
l’Université Paris-Sorbonne, l’École doctorale IV, Civilisations, Cultures, Littératures et Sociétés (ED 0020) et le Centre de recherches Interdisciplinaires sur les Mondes Ibériques et Contemporains (CRIMIC, EA 2561).
Notes
1 Cf. le texte de Marie-France Delport, « L’âge d’une œuvre. Auteur et traducteur aux prises avec le temps ».
2 Charles Sorel, La Bibliohèque Françoise
(1668), Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 58. Curieusement, le mot
« mode » et la métaphore vestimentaire semblent assez fréquents sous la
plume des traducteurs français du XVIIe siècle. Voici comment s’exprimait Brémond, dans la préface de sa traduction du Guzmán de Alfarache de 1695 :
« J’y ai même ajouté de petites façons, pour faire approcher un peu
plus de la mode, qui, selon moi, n’ont gâté l’ouvrage. Ce n’est pas une
petite affaire, que d’un habit à l’espagnole, en faire un à la
Françoise, & sur tout d’un habit vieux. » (cité par Monique Güell,
« Réécritures et métamorphoses. La réception en France du Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán et des Sueños de Quevedo », Le commencement…en perspective, Pierre Darnis éd., Toulouse, Méridiennes, p. 132).
3
Cf. les articles de Nadine Ly, de Francesc Parcerisas, de Marie-France
Delport. On citera, entre autres, Robert Kahn et Catriona Seth, La REtraduction, Juan Jesús Zaro Vega i Francisco Ruiz Noguera (eds.), Retraducir. Una nueva mirada, Marie-France Delport et Jean-Claude Chevalier, L’horlogerie de Saint Jérôme.
4 C’est la couverture de la première traduction en castillan de ce roman qui illustre ce volume du Bulletin Hispanique.
5 Ce paragraphe est dû à Maria Graciete Besse, que je remercie vivement ici, ainsi que pour ses relectures attentives.
Pour citer cet article
Référence papier
Référence électronique
Référence papier
Mònica Güell, « Les traductions vieillissent-elles ? », Bulletin hispanique, 115-2 | -1, 405-409.
Mònica Güell, « Les traductions vieillissent-elles ? », Bulletin hispanique
[En ligne], 115-2 | 2013, mis en ligne le 04 mars 2014, consulté le 19
mars 2014. URL : http://bulletinhispanique.revues.org/2599
Auteur
Mònica Güell
Université Paris-Sorbonne - CRIMIC EA 2561
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Retraduire Maragall [Texte intégral disponible en février 2017]deux exemplesParu dans Bulletin hispanique, 115-2 | 2013
[Source : www.revues.org]
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