De «Mon Oncle d'Amérique» à «Aimer, boire et chanter», retour sur la
façon dont le cinéaste, disparu début mars, et les illustrateurs Bilal,
Floc'h et Blutch ont utilisé cet outil pour intriguer le spectateur ou
semer des indices sur le film.
Écrit par Thomas Messias
C'est comme une sorte d’évidence, un spoiler parmi les spoilers: l’affiche d’Aimer, boire et chanter, dernier film
tourné par Alain Resnais avant son décès (en salles ce 26 mars),
reflète sa disparition prochaine avec une ironie poétique très
caractéristique du dernier segment de son œuvre.
Dessinée par Blutch, elle donne à voir une troupe d’acteurs avançant soudés devant un arrière-plan fait de nuages.
Au-dessus d’eux et du titre, comme un présage, un homme semble voler
dans le ciel, contemplant l’existence de plus haut ou rejoignant
l’au-delà. Les nuages masquent son visage, si bien que l’on ne peut savoir de qui il s’agit.
Et si le film permet d’interpréter cette image d’une certaine manière, la réalité ne laisse guère planer le doute: ce grand oiseau humain qui étend les bras comme on déploie ses ailes n’est autre qu’Alain Resnais, disparu le 1er mars à l’âge de 91 ans.
Depuis celle, classe et classique, de Providence (1977),
Resnais a presque toujours fait appel à des dessinateurs pour réaliser
les affiches de ses films. Et pas des moindres: c’est Enki Bilal qui
réalise celle de Mon Oncle d’Amérique en 1980, puis de La Vie est un roman en 1982.
Sur ce dernier film, Bilal travaille également avec le cinéaste sur la direction artistique, concevant un système de décors peints sur du verre, comme put le faire Méliès en son temps. Grand amateur de BD («Quand je suis fatigué, je lis un livre; quand je suis en forme, je lis une bande dessinée», disait-il), Resnais en a tiré une partie de son inspiration, rêvant même de films sur Tintin (projet sérieusement envisagé puis abandonné) ou Flash Gordon (dont il avait acquis les droits d’adaptation).
I want to go home, son film
le plus mal-aimé, avait pour héros un auteur de comic strips
directement inspiré de George Herrimann, l’auteur de Krazy Kat. Des
bulles imprimées sur la pellicule permettent d’ailleurs de faire avancer
une partie du dialogue, pour un procédé insuffisamment maîtrisé mais
terriblement novateur. L’affiche du film reprend une partie du visuel
employé.
Classicisme et fantaisie
Après I want to go home, qui date de 1989, Resnais réalisera encore huit films. L’équation devient limpide: les affiches des quatre premiers (Smoking, No smoking, On connaît la chanson, Pas sur la bouche) sont réalisées par Floc’h, celles des trois derniers (Les Herbes folles, Vous n’avez encore rien vu, Aimer, boire et chanter) par Blutch.
L’intrus, situé entre ces deux périodes, c’est Cœurs, dont
les acteurs en chair et en os posent dans un décor peu inspiré (un cœur
tracé dans la neige, élément essentiel du film). Comme si Resnais avait
abandonné faute de trouver l’idée adéquate.
La collaboration avec Floc’h sur trois projets (dont un diptyque)
permet au metteur en scène de jouer la carte d’un classicisme qui
n’exclut pas la fantaisie. Très sages en apparence, Smoking et No smoking
(1993) laissent néanmoins entrevoir les fêlures de leurs personnages et
la folie du cinéaste. À l’unisson, chaque affiche met en avant l’un des
couples du film (tous joués par le fameux duo Azéma/Arditi), décors so british en arrière-plan, avec un élément perturbateur en forme d’oiseaux.
Des mouettes reprises dans les deux visuels et suivies par les petits «ou bien»
employés dans le film pour marquer chaque bifurcation d’un récit
savamment ramifié. Les volatiles font régner sur les deux affiches une
tension presque hitchcockienne, leur présence semblant pouvoir influer à
tout moment sur le destin des personnages.
Pour l’anecdote, bien avant l’époque des coffrets DVD, un coffret VHS
réunissant les deux films était sorti, accompagné d’un superbe livret
intégralement illustré par Floc’h et intégrant des portrait pleine page
de chacun des neuf personnages du film.
L’affiche d’On connaît la chanson (1997), plus grand succès
populaire d’Alain Resnais, utilise le trait si reconnaissable de Floc’h
tout en ménageant une surprise tout à fait cohérente avec l’esprit du
film. Le dessinateur y dessine le décor parisien (la Tour Eiffel, tout
simplement), les protagonistes qui s’y affairent (Lambert Wilson et
Agnès Jaoui escaladent même la Tour façon King Kong)... mais en
revanche, les visages sont bel et bien ceux des acteurs, des
photographies détourées remplaçant les dessins qu’aurait pu faire
Floc’h.
Une irruption du réel dans l’irréel qui rappelle évidemment le motif
principal du film, à savoir des chansons du répertoire français qui
glissent soudain dans la bouche de personnages qui n’ont trouvé de
meilleur moyen pour exprimer leurs états d’âme. Ils sont eux-mêmes mais
hantés par d’autres, comme les bonshommes de Floc’h finissent par être
parasités par le monde réel. L’idée est simple, enfantine, mais
parfaite.
L’affiche de Pas sur la bouche (2003) adoucit le trait,
reprenant simplement l’idée d’un classicisme rétro tenant tout autant du
vaudeville que de l’opérette. Lui manque probablement ce petit trait de
génie qui rendait si mémorables les précédentes collaborations de
Floc’h et Resnais.
Les idées fortes de Blutch
Est-ce pour cela que les deux hommes n’ont plus travaillé ensemble par la suite ? Après la parenthèse Cœurs,
dont la direction artistique semble pourtant avoir pioché dans
différents courants de la bande dessinée américaine, c’est vers Blutch
que se tourne Resnais pour ses trois films suivants, idées fortes à la
clé.
Le visuel des Herbes Folles (2009) verse dans un surréalisme
énigmatique qui donne une bonne image de ce que peut être le film sans
en révéler le moindre élément important. Le personnage de droite reprend
la Marguerite Muir du film, incarnée par Sabine Azéma. Le manteau à
quatre boutons dorés est le même, et le buisson rouge qui remplace son
visage est bien sûr une évocation laconique de la chevelure parfois
explosive de l’actrice fétiche du cinéaste.
À côté d’elle, André Dussollier est difficilement reconnaissable, une
pluie d’herbes folles représentant sa tête. Parfait portrait du
personnage de Georges Palet, gentil monsieur tout mielleux qui pourrait
bien dissimuler une bête féroce prête à prendre le dessus. Une
illustration improbable, moyennement vendeuse (les visages populaires
d’Azéma et Dussollier auraient sans doute été plus attirants pour le
spectateur lambda), mais en adéquation avec l’aspect déroutant du film.
Rétrospectivement, l’affiche de Vous n’avez encore rien vu
semble préparer la sortie d’Alain Resnais. Là encore, Blutch et lui
n’ont pas choisi la facilité: exit les visages des nombreux acteurs
connus (Azéma, Arditi, Wilson, Amalric…), place à cette image rappelant
les quelques minutes qui précèdent les trois coups marquant le début
d’une pièce de théâtre. On y voit un homme, qu’on devine être un
artiste, observer depuis le rideau rouge un parterre dont on ne sait
rien.
Dans le film, cet homme, c’est Antoine d’Anthac, metteur en scène de
théâtre chez qui se réunit une bande d’acteurs après l’annonce de sa
mort. Mise en abyme, film et pièce concept, Vous n’avez encore rien vu
est difficile à résumer en quelques lignes, mais l’image composée par
Blutch décrit tout: il s’agit d’observer l’autre jouer et de le regarder
attendre, tout en restant tapi de l’autre côté. L’homme de l’affiche,
c’est aussi Resnais, metteur en scène hors pair et homme discret, se
régalant dans l’ombre des prestations de ses acteurs.
La boucle est bouclée avec Aimer, boire et chanter, dont
l’affiche signe le grand départ du grand Resnais. Le jour de ses
funérailles, un grand portrait du cinéaste, réalisé par Floc’h quelques
années auparavant, accueillait sur le parvis de Saint-Vincent-de-Paul
les personnes venues dire adieu à ce si grand nom du cinéma français,
jeune et espiègle jusqu’au bout, et qui n’aura jamais dédaigné les arts
différents du sien.
[Source : www.slate.fr]


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