quarta-feira, 1 de janeiro de 2014

ROUMANIE : En vacances avec Tzigania Tours

Dans le département de Mureş, les Roms commencent à valoriser leur culture. Par le biais d'une entreprise de tourisme à caractère social, ils s'ouvrent aux étrangers de passage. Et vice-versa.


Par Silviu Mihai [Decât o Revistă]

Klára Gábor dégaine son téléphone d'un des replis de sa jupe. Depuis la cuisine, Gizella tend l'oreille pour saisir la conversation de sa fille aînée - si elle l'entend parler en roumain ou en anglais, cela signifie que des touristes vont arriver, et les femmes de la maison doivent se mobiliser au plus vite. Mândra, la grand-mère de Klára, se met aussitôt à essuyer la toile cirée qui recouvre la table, sort un service de tasses à fleurs du placard. Pendant ce temps, Klára finit de parler. "Ils seront ici dans une demi-heure", annonce-t-elle.

   
Elle ajuste ensuite son foulard, fonce à l'épicerie pour acheter de la bière, puis se met à balayer le carrelage du salon. Gizella coupe des parts de gâteau aux pommes et prépare le café. Lorsque le téléphone sonne à nouveau, Klára sort accueillir ses hôtes : le guide d'une agence de Bucarest et deux Américaines d'une soixantaine d'années.
Depuis 2012, Tzigania Tours attire lentement le chaland. "Nous avons eu plusieurs centaines de visiteurs tout au long de la saison", raconte Klára. "Ils viennent entre avril et octobre. Certains sont seulement de passage - en route pour visiter les villes de Sighişoara et Cluj, ils s'arrêtent pour prendre le café ou pour dîner. D'autres réservent des excursions directement chez nous et alors nous pouvons leur montrer quelques aspects de la vie des communautés roms du département de Mureş".

Un projet d'entreprise à caractère social

Văleni, un village à 16 km du chef-lieu Târgu Mureş, est plus connu sous le nom de Szkelyvaja ["le beurre des Sicules"] - jadis, les Hongrois d'ici fabriquaient du beurre qu'ils vendaient aux marchands sicules [population hongroise de Roumanie, localisée dans les départements de Harghita et Covasna]. Le village compte environ 800 habitants - quelque 600 Hongrois de souche et 200 Roms gabor, qui travaillent traditionnellement l'étain.

Le projet a été lancé ici en 2008 par Chuck Todaro, un New-Yorkais d'origine italienne, qui a arpenté la Transylvanie dix ans auparavant et se dit "fasciné par les communautés roms". "Après quelques années, explique-t-il, j'ai sollicité Klára pour mener un projet d'entreprise à caractère social, comme il en existe en Amérique et dans d'autres pays européens".

Klára parlait l'anglais et pour cette raison elle a été dès le départ le lien de Todaro avec la communauté. Elle a 21 ans et a suivi sa scolarité jusqu'au collège, le maximum qu'elle pouvait faire sans quitter Văleni. "Quitter son village et sa famille pour aller à l'école est inconcevable, même pour un homme", confie Gizella, la mère de Klára.

A la recherche des touristes

Il y a cinq ans, Klára a fait connaître Tzigania Tours dans de nombreux villages, mais les premières réactions furent mitigées. Les gens ne comprenaient pas très bien de quoi il s'agissait et surtout pourquoi des touristes étrangers, qui ne parlent ni romani, ni hongrois, ni roumain, pouvaient s'intéresser au lieu. Finalement, elle a trouvé deux ou trois familles qui avaient au moins une chambre disponible et étaient prêts à accueillir des visiteurs. Todaro a créé un site web présentant les attractions touristiques de la région et les diverses activités dans les communautés roms. Puis Klára s'est mise à contacter les agences qui faisaient venir des touristes étrangers en Roumanie. "Au début, personne ne nous a pris au sérieux", raconte-t-elle.

La famille Gábor, respectée et bien intégrée tant parmi les Roms que parmi les Hongrois, est l'un des piliers du projet. "Nous invitons les touristes à voir, par exemple, comment les Roms d'ici fabriquent des gouttières ou des paniers en osier, comment ils cuisinent ou confectionnent leurs vêtements traditionnels. Il ne s'agit pas seulement d'offrir le gîte et le couvert, il s'agit aussi d'aller à la rencontre d'une autre culture. Le touriste ciblé est celui qui vient en Roumanie pour découvrir et expérimenter quelque chose de nouveau, et non pas seulement pour se détendre", explique Klara.

Les débuts n'ont pas été faciles. Tant bien que mal, l'initiative a pris son envol, et les agences qui ont osé inclure Tzigania Tours dans leur programme touristique sont désormais satisfaites, parce que les touristes sont satisfaits.

Fait par des Roms pour des Roms

Le concept prendrait encore mieux si les gens étaient plus familiarisés avec les voyages d'études, monnaie courante en Europe occidentale ou aux Etats-Unis, en particulier dans la classe moyenne éduquée. "Selon les préférences des touristes, nous organisons tel ou tel programme. Mais nous sommes toujours à la recherche de nouveaux partenaires au sein de la communauté - car pour l'instant nous ne pouvons compter que sur une dizaine de familles... Parfois, je suis désespérée parce qu'un groupe veut des "lăutari" [musiciens roms] et qu'aucun n'est disponible, tant ceux-ci sont sollicités pour les mariages", regrette Klára.

Tzigania Tours n'en est encore qu'à ses débuts, mais c'est un projet fait par des Roms pour des Roms, qui contribue au développement d'une communauté rurale plutôt traditionnelle. Et c'est un projet d'entreprise à caractère social, ce qui le rend original. Tzigania est un réseau informel. L'avantage est qu'il n'y a pas de frais de fonctionnement, pas de siège social à financer, pas de salaires à payer, et donc aucune dépendance envers des bailleurs de fonds. Klára Gábor ne puise pas dans les fonds de l'Union européenne, elle essaie seulement de valoriser le seul capital dont elle dispose : la culture de la communauté dont elle fait partie.

[Photos : Chuck Todaro - source : www.courrierinternational.com]

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