Malgré l’usure du pouvoir royal, la République ne fait recette qu’à la gauche de la gauche
Par Christophe Barret
La Couronne espagnole va mal. Elle peine à se remettre de la défiance
inspirée par les détournements de fonds dont est accusé le gendre du
roi. La rue en est le meilleur révélateur. Dans les manifestations qui
se succèdent pour contester une politique d’austérité destructrice, la
gauche de la gauche agite fièrement le drapeau de la Seconde République,
comme une revanche.
Pourtant, sur les 12 617 motions déposées à la Conférence politique
du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), 53 seulement réclament
l’abolition de la monarchie. Quand ils se réunissent pour fixer leurs
grandes orientations de la prochaine décennie, les socialistes espagnols
soulèvent des problèmes économiques et sociaux, sans contester le
régime monarchiste.
De l’autre côté de l’échiquier politique, à l’occasion du
soixante-quinzième anniversaire de la reine, le Parti Populaire (PP) a
réaffirmé sa loyauté « au roi de tous les Espagnols ». La monarchie constitutionnelle fait-elle donc consensus ?
En pleine crise économique, les Espagnols ont d’autres chats à
fouetter. Sur le terrain institutionnel, la grande question d’actualité
est la possible indépendance de la Catalogne. En jeu, l’éclatement ou la
refonte du pacte liant Barcelone et Madrid. Prise dans ce petit jeu,
l’institution royale fait preuve d’une formidable capacité d’adaptation.
Comme dans tous les pays européens où elle existe encore, la Couronne
reste ainsi un ferment d’unité nationale face aux velléités
d’indépendances.
Juste après la mort du dictateur Franco, les premières manifestations
publiques de masse en faveur de la monarchie avaient précisément eu
lieu en Catalogne. Au cours d’un discours historique prononcé en
catalan, le nouveau roi Juan Carlos s’était alors engagé à accepter les
autonomies des régions. Près de quarante ans plus tard, l’attachement
des autonomistes à la couronne n’a pas faibli. À voir la neutralité
politique du monarque constitutionnel, on peut se demander ce que
ferait l’Espagne avec un Aznar – qu’on dit de retour – ou un
Zapatero comme président d’une République centralisée.
Signe qui ne trompe pas, l’historiographie espagnole traite
aujourd’hui abondamment du rôle de la monarchie dans l’évolution du pays
vers la démocratie1.
Jusqu’en Suède, des universitaires planchent sur le fonctionnement
dyarchique de la monarchie espagnole, appuyée sur ses deux pieds que
sont « l’opinion publique et le Parlement »2.
Aujourd’hui, on ne voit plus dans la restauration monarchique de 1975
le seul caprice de Franco. Nous autres Français avons tendance à
oublier que la monarchie espagnole n’est qu’une forme de pouvoir
consacrée par l’article premier de la Constitution, lequel fait du
peuple le seul souverain. Alors que Juan Carlos essuie scandale sur
scandale, l’une des jambes du régime – la popularité – semble bien
boiteuse. Mais la démocratie ibérique reste bien vivace. Bref, les
Espagnols ont peu-être cessé d’être Juan Carlistes, mais ils sont
devenus monarchistes !
- Une réflexion récemment couronnée par le prix du livre d’histoire qui fut décerné à Isabel Burdiel pour son essai Isabel II, una biografía (1830-1904). Taurus, 2010 (ouvrage non traduit. ↩
- Cecilia Åse, Monarkins makt. Nationell gemenskap i svensk demokrati. (The Power of Monarchy). Université de Stockholm, 2009 (Le pouvoir de la monarchie, ouvrage non traduit). ↩

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