Avec son contrat sur les sous-marins au Brésil, DCNS signe le plus important transfert de technologie en matière militaire jamais conduit par une société française.
Chronique de Jean-Jacques Gaudiot
Senior Partner, EZreport
L'inauguration début mars 2013 par la présidente brésilienne,
Dilma Rousseff, de la première usine d'assemblage de sous-marins établie sur
son territoire est plus qu’une simple avancée industrielle. Elle marque une
triple rupture : économique, géopolitique et stratégique, qui doit conduire à
renforcer à l’avenir l’axe franco-brésilien.
Une rupture économique tout d’abord
En
effet, cette inauguration de ce premier site industriel incarne la
concrétisation d’un transfert de technologie sans précédent pour l’industrie
d’armement française, en l’occurrence DCNS. Ce dernier va en moins de dix ans
passer à son client son savoir-faire en matière de conception de base et de
chantiers navals. Même si sa prestation n’inclut pas les éléments relatifs à la
propulsion nucléaire de ces bâtiments, cette acquisition va permettre de
compléter l’expertise brésilienne en matière de défense, déjà en pointe dans
l’industrie aéronautique avec Embraer. Le contrat négocié en 2008, signé en
2009, est prévu pour rapporter plus de 4 milliards d’euros au spécialiste
tricolore de la construction navale.
Le cahier des charges est ambitieux : livraison
de quatre sous-marins de classe Scorpène entre 2017 et 2021, puis de
la coque d'un sous-marin à propulsion nucléaire de type SNA en 2025.
DCNS intervient également pour la définition de la base navale et des
infrastructures nécessaires à la construction et à l’entretien des
sous-marins.
Une rupture géopolitique, ensuite
La
finalisation de ce méga-contrat – considéré au Brésil comme le plus coûteux en
matière de défense - va permettre à Brasilia de disposer de sa propre industrie
de défense sous-marine. Or, il suffit de regarder une carte pour comprendre le
caractère stratégique de sa façade maritime, et d'en conclure que les autorités
du pays comptent bien prendre en main la sécurisation du littoral. Une vision
effectivement confirmée en février 2013 par l’universitaire Natàlia Frozel
Barros, chercheuse au Centre d’Etudes Supérieures de la Marine dans son étude Internationaliser,
moderniser : la nouvelle pensée stratégique brésilienne :
« le Brésil, longtemps préoccupé par des soucis d’intégrité de son vaste
territoire, songe maintenant à acquérir la dimension stratégique à hauteur de
sa nouvelle puissance.
Son économie grandissante, mais également sa vaste Zone Économique Exclusive (ZEE) dont on sait qu’elle renferme de nombreuses
ressources, le poussent à renouveler sa pensée militaro-politique.
Internationaliser, moderniser, évoluer vers de nouvelles missions, voilà les
trois défis relevés par les forces armées du Brésil, au premier plan desquelles
se situe sa Marine ».
Une rupture stratégique, enfin
En se dotant dans les dix ans à
venir ainsi d’une capacité offensive sous-marine à propulsion nucléaire, le
Brésil consolide son rang de grande puissance. Il se prépare ainsi à l’horizon
2025 à endosser son statut de puissance à part entière, forte d’une économie
modernisée et d’un bras armé lui permettant de défendre ses intérêts dans les
airs, sur et sous la mer. De quoi plaider sérieusement pour une entrée
permanente au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies.
Une
demande ancienne qu’il va être de plus en plus difficile pour les membres
historiques de ce cénacle de ne pas satisfaire. Par la signature de ce contrat
de sous-marins, la France aura participé à lui faire franchir ce pas décisif.
Il devient dès lors urgent de consolider sans tarder cette relation
franco-brésilienne qui tarde encore trop à s’étoffer. Cet accord est sans
équivalent dans un domaine aussi stratégique que celui de la défense. Il n’y a
pas donc de raison qu’il n’ouvre pas la voie à d’autres projets de coopération
industrielle à l’instar de cette co-entreprise créée pour l’occasion par DNCS
et le groupe de BTP brésilien, Oderbrecht.
Il est encore temps pour les entreprises françaises de
trouver leur place dans ce pays en mutation avant que les positions et les
puissances en jeu ne se figent, une fois les cartes distribuées.
Les temps changent, et le temps est désormais compté.
[Source : www.journaldunet.com]
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