Quand les codes du roman noir prennent des accents catalans
Ce samedi au Salon du livre, autour de la scène jouxtant le
Café Barcelone, dans les tasses du public se reflétait le noir de la
littérature policière espagnole et plus principalement celle puisant ses
arômes et son caractère dans l'atmosphère propre à la capitale
administrative de Catalogne. Le genre était représenté par les auteurs
de langue catalane, Alicia Gimenez Bartlett, Eduardo Mendoza ainsi que
Marc Pastor, tous 3 interrogés par le rédacteur en chef de la revue
spécialisée Alibi, le passionné Marc Fernandez.
Outre l'occasion de présenter les derniers ouvrages publiés par les trois auteurs invités, La grande embrouille de Eduardo Mendoza, Le silence des cloîtres de Alicia Gimenez Bartlett, et La mauvaise femme de
Marc Pastor, la conférence constituait également celle de présenter au
public les spécificités au travers desquelles se distingue le polar
catalan.
Barcelone, un décor pertinent
Pour Eduardo Mendoza, Barcelone constituerait une véritable capitale
du roman noir espagnol, un registre littéraire né dans les années 1930,
en pleine période franquiste. Une ville aux dimensions restreintes, avec
de faibles perspectives d'extension contenues par la mer et les
montagnes, un lieu où tout le monde se connaît et n'ignore pas les
misères des autres.
Ces diverses particularités feraient de Barcelone un décor idéal pour
une intrigue policière, et notamment le port local qui constituerait à
lui seul un microcosme au sein même de la ville, un personnage à part
entière. Alicia Gimenez Bartlett décrit la ville comme une sorte de
pyramide sociale, avec des quartiers bien délimités. Une aubaine pour
les huis clos, comme les dépaysements.
Comme le rapporte Eduardo Mendoza, qui a exercé près de 3 ans en tant
que membre de la police scientifique, et a eu en conséquence
l'opportunité de parcourir en long et en large la cité, ces quartiers
barcelonais ne connaîtraient que très peu de mixité sociale. Il admet
que la ville évolue sans cesse.
Mais ce dernier détail ne constituerait pas un obstacle pour
l'écrivain qui se plaît à se souvenir les mots d'un de ses anciens
professeurs, citation qui veut que la géographie soit les yeux de
l'histoire. Il a d'ailleurs écrit deux romans sur Barcelone, deux récits
séparés par un siècle d'histoire, situés en 1912 et 2012.
La recette qui fait un véritable polar
Le registre du roman policier, bien que de fiction, ne s'éloigne
jamais bien loin du réel. Il constituerait une forme de témoignage,
selon Alicia Gimenez Bartlett, tandis que Marc Pastor ajoute que le
polar est un moyen qui permet à l'auteur de rebondir sur l'actualité, à
chaud, évoquant une « littérature fast food ».
Car pour lui, le roman policier n'est pas à comparer à la littérature
classique. le faire serait néfaste aux deux registres, comme l'on ne
confonds pas une sonate avec un opéra. Pour l'écrivain, ces deux
catégories sont régies par des structures et des règles fondamentalement
différentes.
Une expression-choc, « littérature fast food », qui éveille
quelques réactions de la part de ses pairs, en raison d'une certaine
connotation péjorative. Gimenez Bartlett estime en effet que la
distinction n'est pas si évidente et que si on situait par exemple toute
littérature classique comme supérieure au polar d'un point de vue
qualitatif, le lecteur d'une mauvaise littérature se ferait « prendre
pour un con »,
Eduardo Mendoza est d'accord avec elle, et regrette d'ailleurs qu'en
Espagne, les polars se retrouvent le plus souvent recalés au fond de la
librairie. « Quelque part à côté des toilettes », comme le
précise l'écrivaine non sans humour. Et finalement, s'il utilisait une
expression-choc, Marc Pastor les rejoint en précisant qu'il sait
apprécier le fast food, que ce n'est pas une question de qualité, mais
de style qui sépare le roman policier de la littérature classique.
Parmi les grands thèmes fétiches du roman policier contemporain, on
retrouverait le plus souvent la jalousie, la spéculation immobilière.
Les crimes changent avec le temps, depuis les années 1930, mais pour
l'ex-flic Eduardo Mendoza les motifs du crime resteraient les mêmes, à
savoir le sexe et l'argent. Un stéréotype que n'apprécie pas trop
l'écrivaine, qui s'attache beaucoup à la complexité et les singularités
des psychologies de criminels.
L'Espagne, divisée entre deux traditions linguistiques
Selon Eduardo Mendoza, « il faut écrire dans la langue dans laquelle on pense ».
Et avec la division du pays en deux traditions linguistiques, l'auteur
souligne que celles-ci ne se mélangent pas ou difficilement, que ce soit
en terme de Prix littéraires ou même de rencontres culturelles.
Et pourtant le catalan et le castillan s'influencent mutuellement,
précise Marc Pastor, et la plupart des traductions seraient faites à
Barcelone. Eduardo Mendoza, quant à lui, explique que si les criminels
ont coutume de parler un argot, un jargon, qui leur est propre, celui-ci
n'existe pas en catalan.
Et l'ancien policier de revendiquer, avant que le modérateur de
conférence ne classe le dossier, le droit de se faire braquer en catalan
!
Écrit par Julien Helmlinger
[Source : www.actualitte.com]

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