Ne croyez pas aux jérémiades des médias sur les Boliviens qui ne peuvent plus s'acheter du quinoa. Les véritables effets de la demande occidentale sont bien plus complexes.
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| Déjeuner à La Paz, en janvier 2011. |
Un article du Guardian sur les effets soi-disant négatifs de l'achat de quinoa importé a plongé bon nombre d'amateurs de la céréale dans de profondes abîmes existentielles.
«Les appétits de pays comme les nôtres pour le quinoa a tellement fait
grimper les prix, que les populations les plus pauvres du Pérou et de
Bolivie, pour lesquelles il était depuis longtemps un aliment de base,
ne peuvent plus se permettre d'en manger», y écrit la journaliste Joanna Blythman.
De cette problématique, de nombreux médias s'en sont fait l'écho ces dernières années, à l'instar de NPR, de l'Associated Press et du New York Times.
Elle souligne les aspects négatifs du boom de la demande mondiale en
quinoa et certains, comme le Guardian, vont même jusqu'à culpabiliser
leurs lecteurs, en les incitant à ne plus en acheter.
Mais l'idée voulant que l'attrait mondial pour cette céréale cause
d'importants préjudices dans ses lieux originels de production relève,
au mieux, d'une simplification excessive. Au pire, dissuader les
occidentaux d'en consommer pourrait finir par nuire aux producteurs, et
non pas les aider.
La grande majorité du quinoa consommé dans le monde est cultivé dans l'altiplano,
un vaste, froid et stérile plateau andin, situé à plus de 4.000 mètres
d'altitude et s'étirant entre le Pérou et la Bolivie. Le quinoa est
l'une des rares plantes qui y pousse et son prix élevé est une aubaine
économique pour les fermiers de la région, qui compte parmi les plus
pauvres d'Amérique du Sud.
Souveraineté alimentaire et sécurité alimentaire
Une analyse d'Emma Banks,
de l'ONG Andean Information Network (réseau andin d'information),
permet de répondre à bon nombre des interrogations pesant sur le quinoam d'une manière bien plus nuancée que tout ce qu'on peut lire dans la
presse généraliste. «L'impact de la hausse des prix alimentaires est
complexe et relève à la fois de questions de souveraineté et de
sécurité alimentaires», écrit-elle. La sécurité alimentaire c'est
avoir suffisamment à manger, tandis que la souveraineté alimentaire c'est avoir son mot à dire sur le fonctionnement du commerce
alimentaire. Et ces deux questions sont affectées différemment, et selon
des logiques différentes, par la hausse des prix. Mais il est quand
même possible d'énoncer certaines généralités. Comme l'écrit Banks:
«Le quinoa atteint un prix élevé garanti offrant une stabilité économique aux fermiers. Ce pouvoir économique se traduit en pouvoir politique, grâce à la mise en place de coopératives et d'associations de producteurs. Depuis les années 1970, ces organisations ont œuvré pour un plus grand contrôle des producteurs sur le marché et ont été à l'origine d'autres actions politiques – des blocus ou des manifestations – qui ont permis aux régions productrices de quinoa d'obtenir davantage de droits économiques et environnementaux.»
Et en termes de sécurité alimentaire – un sujet largement absent des
récentes échauffourées médiatiques sur la céréale – il convient de
noter, comme le fait Banks, que «les programmes nutritionnels du
gouvernement bolivien ont commencé à intégrer le quinoa dans les laits maternisés et les repas des cantines scolaires». Des
programmes similaires ont aussi été lancés au Pérou, comme me l'a
confirmé par téléphone le reporter du New York Times, Andrea Zarate, en
poste à Lima.
Edouard Rollet est le co-fondateur d'Alter Eco, une entreprise
spécialisée dans l'importation de produits issus du commerce équitable,
dont le quinoa bolivien. Alter Eco travaille avec 1500 familles, soit
environ 200 villages boliviens. «Depuis 2004, je vais dans l'altiplano une ou deux fois par an», m'a dit Rollet, lors d'un entretien téléphonique. «Les fermiers y mangent toujours du quinoa».
Au fil des ans, m'a-t-il aussi expliqué, il a pu voir comment les
hausses des prix du quinoa ont permis à ces familles de largement
diversifier leurs régimes alimentaires, en y intégrant par exemple des
légumes frais.
Le véritable impact est environnemental
Bien sûr, tous les cultivateurs de quinoa n'ont pas la chance de
pouvoir faire affaire selon les termes du commerce équitable, et pour
bon nombre d'entre eux la situation est bien moins avantageuse. Mais
quel que soit le prix de vente, affirme Rollet, un petit cultivateur
moyen, qui dispose de 2 ou de 3 hectares, va réserver environ 1/10 de sa
récolte à son usage personnel, et vendre le reste. Difficile de saisir
comment la hausse des prix pourrait être autre chose que bénéfique à ces
populations.
Mais ce dont Rollet se soucie davantage ce sont des dégâts
environnementaux qui pourraient résulter d'un mode de culture plus
agressif. Avec d'autres négociants de quinoa, il insiste sur un système
de culture biologique et tournante, avec une mise en pâture des terres
en jachère pour l'élevage des lamas, ce qui stabilise les sols – et
permet, aussi, de mettre la viande de lama sur la table des paysans.
(Qui, dit-on, s'accommode parfaitement avec le quinoa).
Ce qui ne veut pas dire que la croissance de la demande mondiale de
quinoa ne génère aucun problème. Il y a eu des conflits autour de
l'accès à la terre et à l'eau. Des fermiers ont été floués par des
intermédiaires. Et l'impact environnemental d'une culture plus intensive du quinoa a de quoi faire réfléchir.
Les populations souffrant le plus des hausses des prix sont
probablement les consommateurs de quinoa vivant en zones urbaines, vu
qu'ils doivent payer davantage pour s'en procurer, sans pouvoir profiter
d'aucune retombée économique. Et c'est tout particulièrement le cas des
urbains débarqués récemment de la campagne, qui avaient depuis
longtemps l'habitude d'en consommer et qui n'en ont désormais plus les
moyens. Un article du Times incluait ainsi de nombreuses interviews de
citadins qui ne peuvent plus manger autant de quinoa qu'avant, car son
prix est devenu trop cher.
Mais par la même occasion, les augmentations des prix du quinoa
permettent à de nombreux réfugiés de l’exode rural de retourner à la
campagne, où ils peuvent désormais vivre de leur activité agricole. En
attendant que l'offre et la demande trouvent leur équilibre, certaines
ondes de choc sont à prévoir.
2013, l'année du quinoa
Dans son texte, Banks montre aussi que si, au Pérou, les cultivateurs
de quinoa reçoivent depuis longtemps des aides de l’État, en Bolivie,
la survie des exploitations dépend bien davantage d'initiatives
populaires, avec des producteurs organisant et collectant eux-mêmes les
équipements nécessaires pour la production des graines, en particulier
celles de quinoa real, la variété la plus commercialement
viable. «Le boom du quinoa profite avant tout aux fermiers qui ne
reçoivent quasiment aucun soutien de l’État», écrit-elle.
2013 est l'année du quinoa selon l'ONU,
qui estime que la céréale a le potentiel d'améliorer la sécurité
alimentaire à travers le monde et de prévenir la malnutrition. De fait,
les qualités nutritionnelles du quinoa sont si complètes que la NASA
pense en faire la base alimentaire de ses voyages spatiaux longue durée.
La céréale est aussi l'une des préférées des végétariens, à cause de sa
richesse en protéines, et parce c'est l'un des rares aliments d'origine
végétale qui contient une gamme complète d'acides aminés. Ce qui est
intéressant, c'est que l'article du Guardian semble autant s'en prendre
aux végétariens et végétaliens qu'aux mangeurs de quinoa. («Les
Britanniques excellent dans la production de viande et de produits
laitiers (...) Toutefois, un petit tour dans les paniers des végétariens
et des végétaliens affole le compteur kilométrique alimentaire,
conséquence de leur très forte dépendance aux produits importés de
contrées lointaines»).
Si les tentatives de faire pousser du quinoa en Grande-Bretagne n'ont
pas été concluantes, les locavores américains peuvent se rassurer, en
apprenant que des fermiers de l'Oregon et du Colorado ont réussi à en
cultiver. Cela étant dit, les réserves de ce quinoa domestique
s'épuisent très vite après les récoltes, et, pour le moment, les amoureux
du quinoa devront encore importer la majorité de leurs céréales de
l'altiplano. Et c'est vraiment loin d'être une mauvaise chose.
Qu'importe son lieu de production, les préoccupations que soulève le
quinoa importé sont très largement exagérées.
Pour le Guardian, «il y a une ironie cruelle à voir l'aliment de
base des paysans andins devenir trop cher pour eux, parce des étrangers
fortunés lui ont assigné un statut de produit héroïque».
Il y a, en effet, une ironie cruelle dans toute cette affaire. C'est
quand un affolement médiatique nous dissuade d'acheter du quinoa importé
par solidarité avec ses producteurs autochtones. Car au lieu de les
aider, de tels initiatives pourraient bien couper les jambes d'un des
secteurs les plus prometteurs de l'une des régions les plus pauvres du
monde.
Ari LeVaux
Traduit par Peggy Sastre
[Source : www.slate.fr]

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