Danièle
Laruelle est une traductrice rompue à la littérature populaire et aux
best-sellers : c'est grâce à elle que vous avez pu lire Hugo Cabret bien avant
que Scorcese n'en réalise l'adaptation cinématographique. À son actif, il y a
aussi le tome 3 d'Eragon, une saga fantasy au succès avéré. Nous l'avons
contactée pour évoquer la sortie de The Casual Vacancy, le prochain roman de
J.K. Rowling, et sa traduction éclair exigée par les éditeurs. L'occasion aussi
de mettre en lumière un maillon indispensable, mais déconsidéré et de plus en
plus précarisé, de la chaîne du livre.
ActuaLitté
: Quels facteurs entrent en compte pour décider du délai accordé à un
traducteur ?
Le délai de
traduction d'un livre dépend d'un grand nombre de facteurs : il y a d'abord les
connaissances et les compétences personnelles du traducteur, mais aussi son
rythme de travail. Des délais serrés ne permettront pas, par exemple, de
chercher dans les dictionnaires, ou de s'informer sur des domaines très
spécialisés. Par exemple, pour la traduction de Brisingr [le
tome 3 d'Eragon], j'ai ainsi effectué des recherches approfondies sur
les techniques ancestrales de fabrication des sabres japonais...
Le genre du
livre entre évidemment lui aussi en compte dans le délai de traduction : on ne
traduit pas un texte littéraire très écrit dans l'urgence, tandis qu'un ouvrage
de littérature populaire peut se traduire en deux mois. J'ai réussi à boucler
la traduction d'un ouvrage Harlequin de Laura Van Worner dans ces délais, mais
cela reste un cas exceptionnel. Traduire Brisingr m'a
demandé cinq mois et demi - 24 semaines, et ce n'était pas de tout repos.
Plus de vie sociale. 6 dimanches de repos sur toute la période, avec des
journées pouvant atteindre 14h de travail entre la traduction, les relectures
et révisions.
Enfin, le
"poids" réel du livre, qui dépend du calibrage et de l'impression
choisis par l'éditeur, ainsi que le nombre exact de signes, impactent énormément
sur le délai nécessaire à la traduction.
En
Finlande, l'éditeur qui a obtenu les droits de publication de The
Casual Vacancy impose un délai de traduction de trois semaines
(lecture de l'ouvrage non comprise) : est-ce réalisable ?
Tout dépend
du volume réel, mais cela me paraît tout de même bien peu réaliste.
Personnellement, si on me sollicitait pour 480 pages en trois semaines
sans aucune autre précision, même sur un best-seller avéré, je ne prendrais pas
le risque. Le ou les traducteurs risquent de travailler sur des épreuves non
corrigées de l'ouvrage, et sont donc susceptibles de recevoir des corrections
en cours de route. Dans d'autres cas, la composition du livre pour l'impression
sera effectuée par tranche, avant même que le livre ne soit intégralement
traduit : dans le métier, nous appelons cette pratique les épreuves étagées. Au
final, tout cela prend des proportions ridicules, un mois supplémentaire
pour la traduction serait le minimum.
Le
raccourcissement des délais ne risque-t-il pas d'impacter la qualité de la
traduction ?
Si le
volume réel et la nature du texte permettent de le traduire en moins de trois
mois — et si le texte arrive dans les jours qui viennent —, c'est réalisable.
Tout juste. Sinon, il faudra plusieurs traducteurs et une réécriture,
parfois signée d'un pseudonyme, pour homogénéiser le tout, une pratique
réservée aux urgences éditoriales dont ce roman de Rowling semble faire
partie. Personnellement, j'aime pouvoir lire et relire le texte original avant
de me lancer dans la traduction : il s'agit d'un exercice délicat, pour lequel
il faut respecter le rythme du texte, sa construction interne.
Je
considère qu'il faut avoir une vue globale, mais précise, de l'oeuvre, que
j'aborde personnellement comme une symphonie : il faut par exemple savoir quand
le rythme change, pourquoi il change, et préparer cette rupture en amont dans
le texte.
Les
impératifs liés à la traduction express de The
Casual Vacancy vous semblent-ils justifiés, ou sont-ils le
symptôme d'une déconsidération du métier de traducteur ?
Ces impératifs ne se justifient que dans la perspective
commerciale du livre-savonnette - livre traité comme un produit, pour lequel
tout est axé sur le chiffre de vente. Il arrive un moment où les délais de
traduction ne sont plus compressibles. Nous ne sommes pas des machines, et les
machines elles-mêmes ont leurs limites — une voiture dont le compteur s'arrête
à 280 km/h n'ira pas à 350 km/h. Avec la pression accrue, le risque
concerne la qualité du "produit fini"… et donc l'image du traducteur.
Car c'est sur lui qu'on tire en général, sans prendre en compte les autres
données.
Cela dit, le traducteur choisi dans le cas d'une urgence
éditoriale est assuré de droits d'auteurs sur les ventes potentiellement
conséquents, et cela constitue aussi une récompense de l'éditeur pour le
travail réalisé en amont, une forme de reconnaissance. Il faut également
souligner les exigences des agents étrangers et du public, persuadé que la
traduction est une opération facile, et dont les éditeurs sont les victimes.
Néanmoins, céder à cette pression, pour des raisons évidemment commerciales,
c'est encourager le public à conserver ses idées fausses sur le travail de
traduction…
À l'arrivée, c'est l'édition elle-même qui pourrait
se déconsidérer en vendant son âme au marché, et ce au détriment de la qualité.
Par Antoine
Oury
[Source : www.actualitte.com]


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