quarta-feira, 6 de junho de 2012

Danièle Laruelle : « Les traducteurs ne sont pas des machines »


Danièle Laruelle est une traductrice rompue à la littérature populaire et aux best-sellers : c'est grâce à elle que vous avez pu lire Hugo Cabret bien avant que Scorcese n'en réalise l'adaptation cinématographique. À son actif, il y a aussi le tome 3 d'Eragon, une saga fantasy au succès avéré. Nous l'avons contactée pour évoquer la sortie de The Casual Vacancy, le prochain roman de J.K. Rowling, et sa traduction éclair exigée par les éditeurs. L'occasion aussi de mettre en lumière un maillon indispensable, mais déconsidéré et de plus en plus précarisé, de la chaîne du livre.

ActuaLitté : Quels facteurs entrent en compte pour décider du délai accordé à un traducteur ?
Le délai de traduction d'un livre dépend d'un grand nombre de facteurs : il y a d'abord les connaissances et les compétences personnelles du traducteur, mais aussi son rythme de travail. Des délais serrés ne permettront pas, par exemple, de chercher dans les dictionnaires, ou de s'informer sur des domaines très spécialisés. Par exemple, pour la traduction de Brisingr [le tome 3 d'Eragon], j'ai ainsi effectué des recherches approfondies sur les techniques ancestrales de fabrication des sabres japonais...

Le genre du livre entre évidemment lui aussi en compte dans le délai de traduction : on ne traduit pas un texte littéraire très écrit dans l'urgence, tandis qu'un ouvrage de littérature populaire peut se traduire en deux mois. J'ai réussi à boucler la traduction d'un ouvrage Harlequin de Laura Van Worner dans ces délais, mais cela reste un cas exceptionnel. Traduire Brisingr m'a demandé cinq mois et demi - 24 semaines, et ce n'était pas de tout repos. Plus de vie sociale. 6 dimanches de repos sur toute la période, avec des journées pouvant atteindre 14h de travail entre la traduction, les relectures et révisions.

Enfin, le "poids" réel du livre, qui dépend du calibrage et de l'impression choisis par l'éditeur, ainsi que le nombre exact de signes, impactent énormément sur le délai nécessaire à la traduction.

En Finlande, l'éditeur qui a obtenu les droits de publication de The Casual Vacancy impose un délai de traduction de trois semaines (lecture de l'ouvrage non comprise) : est-ce réalisable ?
Tout dépend du volume réel, mais cela me paraît tout de même bien peu réaliste. Personnellement, si on me sollicitait pour 480 pages en trois semaines sans aucune autre précision, même sur un best-seller avéré, je ne prendrais pas le risque. Le ou les traducteurs risquent de travailler sur des épreuves non corrigées de l'ouvrage, et sont donc susceptibles de recevoir des corrections en cours de route. Dans d'autres cas, la composition du livre pour l'impression sera effectuée par tranche, avant même que le livre ne soit intégralement traduit : dans le métier, nous appelons cette pratique les épreuves étagées. Au final,  tout cela prend des proportions ridicules, un mois supplémentaire pour la traduction serait le minimum.

Le raccourcissement des délais ne risque-t-il pas d'impacter la qualité de la traduction ?
Si le volume réel et la nature du texte permettent de le traduire en moins de trois mois — et si le texte arrive dans les jours qui viennent —, c'est réalisable. Tout juste. Sinon, il faudra plusieurs traducteurs et une réécriture, parfois signée d'un pseudonyme, pour homogénéiser le tout, une pratique réservée aux urgences éditoriales dont ce roman de Rowling semble faire partie. Personnellement, j'aime pouvoir lire et relire le texte original avant de me lancer dans la traduction : il s'agit d'un exercice délicat, pour lequel il faut respecter le rythme du texte, sa construction interne.

Je considère qu'il faut avoir une vue globale, mais précise, de l'oeuvre, que j'aborde personnellement comme une symphonie : il faut par exemple savoir quand le rythme change, pourquoi il change, et préparer cette rupture en amont dans le texte.

Les impératifs liés à la traduction express de The Casual Vacancy vous semblent-ils justifiés, ou sont-ils le symptôme d'une déconsidération du métier de traducteur ?

Ces impératifs ne se justifient que dans la perspective commerciale du livre-savonnette - livre traité comme un produit, pour lequel tout est axé sur le chiffre de vente. Il arrive un moment où les délais de traduction ne sont plus compressibles. Nous ne sommes pas des machines, et les machines elles-mêmes ont leurs limites — une voiture dont le compteur s'arrête à 280 km/h n'ira pas à 350 km/h. Avec la pression accrue, le risque concerne la qualité du "produit fini"… et donc l'image du traducteur. Car c'est sur lui qu'on tire en général, sans prendre en compte les autres données.

Cela dit, le traducteur choisi dans le cas d'une urgence éditoriale est assuré de droits d'auteurs sur les ventes potentiellement conséquents, et cela constitue aussi une récompense de l'éditeur pour le travail réalisé en amont, une forme de reconnaissance. Il faut également souligner les exigences des agents étrangers et du public, persuadé que la traduction est une opération facile, et dont les éditeurs sont les victimes. Néanmoins, céder à cette pression, pour des raisons évidemment commerciales, c'est encourager le public à conserver ses idées fausses sur le travail de traduction…

À l'arrivée, c'est l'édition elle-même qui pourrait se déconsidérer en vendant son âme au marché, et ce au détriment de la qualité.

Par Antoine Oury 

[Source : www.actualitte.com]

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