J'ai entendu sur TV5 Monde il y a quelques jours cette affirmation bien connue sur le nombre de francophones dans le monde et à venir. À l'heure actuelle, il y aurait quelque 220 millions de francophones et vers l'an 2050 il y en aura 700 millions. L'essentiel de la croissance viendra de l'Afrique dite francophone.
À ce sujet, il faut lire l'excellent article de Richard Marcoux et Mathieu Gagné sur les perspectives démographiques de la francophonie. http://id.erudit.org/iderudit/008997ar
Selon les auteurs, en 2050, 84% des francophones résideront en Afrique.
Évidemment, tout est question de définition et de l'usage très élastique du mot francophone. On a beaucoup tendance à confondre langue officielle d'un pays et langue d'usage des habitants. Or, il est évident que dans tous les pays africains de langue officielle française, il existe une multitude de langues africaines bien vivantes.
Si je me souviens bien, on avance le chiffre de 1 à 5% de la population africaine dite francophone qui serait de langue maternelle française. Les autres seraient des francisants à des degrés différents. Par contre, l'avenir se jouera dans l'éducation. Comme le français est presque partout la langue officielle de l'instruction, on peut dire qu'au fur et à mesure que l'Afrique s'instruit elle va se franciser.
Le scénario est intéressant mais il y manque une donnée importante et largement ignorée: quel rôle vont jouer les langues africaines dans ce scénario.
Une des principales justifications du maintien du français comme langue officielle dans les pays africains a toujours été son rôle de langue commune dans des pays où il existe une pléthore de langues autochtones. Et de surcroît le français est une grande langue internationale. On voit mal dans ce contexte quel rôle pourraient jouer les langues autochtones.
Or, les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu.
Premièrement, dans presque tous les pays africains, il y a des tentatives d'introduction des langues africaines comme langues d'enseignement, surtout au niveau primaire. Il était devenu évident que vouloir utiliser le français à l'école comme si tous les Africains étaient de petits Français était absurde.
En outre, toute cette affaire a toujours eu quelques vagues relents de néo-colonialisme français. En effet, est-ce qu'il y a d'autres pays au monde où l'enseignement primaire se fait dans une langue autre que celle de l'enfant ?
Deuxièmement, et à mon avis un phénomène particulièrement intéressant et imprévu, est l'émergence de véritables langues nationales communes identitaires. C'est que malgré ce grand nombre de langues autochtones, il a toujours existé des langues de commerce ou de communication régionale.
On a vu par exemple au Sénégal l'émergence du wolof comme langue commune. À tel point que des observateurs parlent du recul du français au Sénégal.
Mais plus intéressant encore est le cas du nouchi en Côte d'Ivoire, pays connu pour le grand nombre de ses langues locales. Voici ce qu'en dit Wikipédia:
Le nouchi est un mélange de français et de plusieurs langues de Cote d'Ivoire, il est apparu dans les années 70. Il était à l'origine parlé par des jeunes citadins mal scolarisés ou primodélinquants ne maîtrisant pas bien la langue française. Le Nouchi était pratiqué par eux surtout aux abords des marchés, des gares, des cinémas avant d'être véhiculé dans toutes toutes les couches sociales. De langue des petits voyous d'abidjan, le Nouchi est devenu la langue de la comédie populaire ivoirienne, voire de la musique ivoirienne. C'est aussi la langue de la "débrouille" dans les rues d'Abidjan.
Il n'est pas question du nouchi comme langue officielle de la Côte d'Ivoire, mais on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. Il est la langue commune d'une grande partie de la population, il intègre beaucoup d'éléments des principales langues du pays, il est originaire du pays et non imposé de l'extérieur et commence à être reconnu dans les médias et chez les personnalités politiques. Voilà autant de raisons de croire que dans une génération ou deux, la Côte d'Ivoire aura une véritable langue nationale commune qui pourrait basculer en langue officielle.
En fait, il suffit de fouiller en dessous des statistiques officielles pour constater que dans tous les pays africains de langue officielle française, il existe, soit un phénomène de création d'une langue commune par une jeunesse urbaine souvent désoeuvrée et en mal d'identité, soit l'émergence d'une langue régionale.
Que ce soit le francanglais ou le camfranglais du Caméroun ou le lingala de la République démocratique du Congo, on voit poindre de véritables langues nationales africaines infiniment mieux enracinées que le français.
Est-ce que l'avenir du français est en Afrique ? Il faudrait poser la question autrement : est-ce que l'avenir de l'Afrique sera en français ? Rien n'est moins sûr.
Par s1allard
[ Source : etatslangue.wordpress.com ]
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