quinta-feira, 6 de julho de 2017

Que penser de « Rester Vertical », le dernier Guiraudie ?

Un cinéaste en crise, des bergers agités tant par leur libido que par la peur du loup, la perspective d’un monde qui tombe en loque : une parabole traversée de visions puissantes par le cinéaste de L’Inconnu du lac.


Écrit par Jean-Marc Lalanne

Rester vertical commence presque comme un film de Kiarostami. Un plan subjectif de pare-brise avale une route en lacets. Le plan dure, traverse des bosquets fournis, des pâturages, un hameau. Le tracé est horizontal. Comme le seront plus tard les plans similaires d’un cours d’eau du point de vue d’une barque qui avance. Il y a beaucoup de trajets dans Rester vertical, au point que le film s’apparente à un road-movie. Mais un road-movie étrange, où la circulation scande moins une avancée qu’un piétinement.
Tout piétine. La vie professionnelle du personnage principal, Léo (Damien Bonnard), un cinéaste en panne qui n’arrive pas à avancer sur son nouveau scénario et fait patienter son producteur par de gros mensonges. La vie affective de ce même personnage, circonscrite entre quelques points éloignés sur le planisphère mais par lesquels il est contraint de toujours repasser.
Un personnage dépouillé de tout
Le cinéma de Guiraudie est souvent construit sur des boucles de lieux, qui reviennent inlassablement (c’était déjà le cas pour L’Inconnu du lac, avec ses plans identiques de parking, de clairières…). Rester vertical est en quelque sorte un road-movie itératif, où le déplacement s’apparente au surplace et, in fine, l’avancée permanente s’avérera un recul.
Qu’est-ce qui recule ? A peu près tout, tant la logique dramatique est celle d’une méthodique destitution. Le film dure le temps que son personnage principal soit dépouillé de tout : de sa femme, du jeune homme qu’il désire, de son métier, de son enfant (auquel se substitue dans les dernières séquences du film un agneau novice), et même de ses habits, dans une sidérante scène où des vagabonds plongent sur lui comme une nuée de rapaces puis se dispersent en le laissant à terre complètement nu.
Tous des clochards, tous des démunis
Rester vertical décrit un monde (le nôtre) où l’alignement horizontal de tous avec tous s’opère par le bas. Tous des clochards, tous des démunis, dans un monde de paupérisation galopante. Le mendiant, c’est l’homme à terre, couché sur un trottoir, qui demande de l’argent à Léo, quand il passe devant lui. Mais c’est aussi Léo qui dans la scène suivante supplie son producteur de lui donner 5 000 euros, bon OK 3 000, pour finir son scénario.
Quelque chose de l’organisation s’affaisse par le bas et tout le monde est à terre. Allongés, comme ces brebis et ces chiens de berger égorgés la nuit par des loups. Allongé, comme un patient en crise sur le divan d’un psychanalyste new-age avec des électrodes végétales et une thérapeute enchanteresse. Allongé, comme ce vieillard malade qui se verrait bien euthanasié dans un orgasme sodomite.
Les sexes masculins administrent la mort
Qu’est-ce qui se dresse encore alors dans ce monde d’horizontalité entropique ? Qu’est-ce qui reste vertical ? Un garçon pasolinien au détour d’un virage, et dont le charisme d’éphèbe sombre interrompt net l’avancée rectiligne de la caméra-voiture du premier plan. Les sexes masculins, qu’on branle, qui s’érigent, qu’on redoute (“T’as vu le gourdin qu’il a ce matin. Pas de doute, il veut me la mettre. Mais moi, c’est pas parce que je bande plus que j’ai envie de me faire mettre”) et qui de fait administrent la mort (dans une apothéose), là où le sexe féminin, lors d’un saisissant accouchement filmé en plan rapproché, produit de la vie.
Mais aussi les fusils, ceux de bergers qui veillent à tenir à l’écart les loups assassins, dans une fable empreinte d’imagerie biblique, mais qui vaut aussi comme métaphore politique (les loups affamés sont aussi ceux de la finance, la prédation est économique). Rester vertical : l’injonction sonne comme un mot d’ordre (on a déjà beaucoup dit lors du dernier Festival de Cannes à quel point il résonnait avec la verticalité de l’intitulé Nuit debout).
Mais dans le film, elle prend un tour plus fragile. “Tant qu’on reste debout, on n’a rien à craindre. Il faut qu’on reste bien droit”, disent deux hommes assiégés dans un finale qu’on ne révélera pas. La résistance pourrait n’être qu’un feu de paille, la partie est déjà jouée, et Rester vertical est probablement le film le plus pessimiste, le plus angoissé, le plus sombre de son auteur (ce qui n’exclut pas bien sûr des saillies de drôlerie bizarre made in Guiraudie).
Le choix de l’imprudence et du risque
Dans le langage courant, l’expression “se jeter dans la gueule du loup” décrit l’exposition imprudente à un danger. Léo se jette littéralement dans la gueule du loup. Sciemment, très calmement, un agneau dans les bras pour être sûr que le grand carnivore ne le loupera pas. Accélérer la destitution, aller au-devant des prédateurs, c’est peut-être le dernier acte de volonté possible pour les brebis de ce monde. La dernière possibilité de courage.
Se jeter dans la gueule du loup, choisir l’imprudence et le risque, c’est aussi ce qu’accomplit Alain Guiraudie avec ce film, à un tournant décisif de son œuvre. Après le succès public de L’Inconnu du lac, film parfait et classique instantané, il a choisi de ne pas thésauriser, de tout remettre en jeu. Il suit la piste inverse d’un film proliférant, dépareillé, rêche, à la forme brouillée très loin du classicisme décanté du précédent, sûrement moins immédiatement séduisant.
L’Inconnu du lac était moite et fulgurant comme un rêve érotique. Rester vertical est plutôt le cauchemar turbulent d’une nuit agitée. Ni horizontal, ni vertical, c’est un film qui s’enfonce plutôt qu’il ne se dresse. Et ses ramifications se prolongent en nous longtemps après sa vision, comme une racine souterraine qui s’étend.
Rester vertical d’Alain Guiraudie (Fr., 2016, 1 h 40)

[Source : www.lesinrocks.com]

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