Les dimanches 6 et 20 septembre, deux Länder de l’Est et la ville de Berlin voteront lors de scrutins régionaux visant à renouveler leur Parlement respectif. Les citoyens convoqués aux urnes ne représentent pas plus de 9 % de l’ensemble des électeurs allemands.
Écrit par Hélène
Miard-Delacroix
À première vue, c’est anecdotique, sans conséquences au niveau national. Pourtant, la classe politique et l’opinion tremblent face aux 35 % à 40 % d’intentions de vote pour le parti de l’extrême droite, Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD), en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ces scrutins risquent d’ébranler plusieurs certitudes et équilibres dans le pays le plus peuplé de l’Union européenne. Du local au national, les enjeux sont nombreux : ils sont politiques, culturels, sécuritaires, et touchent à l’image de l’Allemagne.
La percée
attendue de l’AfD confirme l’érosion des partis qui ont façonné quatre-vingts
ans de vie politique allemande. Elle met aussi à l’épreuve leur cohésion
interne. La CDU (Union chrétienne-démocrate, droite) du chancelier Friedrich
Merz est même menacée d’éclatement si des élus locaux rompent le cordon
sanitaire imposé à l’infréquentable AfD. À gauche aussi, les repères se
brouillent. Le jeune parti nationaliste BSW (Alliance Sahra Wagenknecht) est
tenté d’être faiseur de roi en portant la star régionale de l’AfD, le dynamique
trentenaire Ulrich Siegmund, à la tête du gouvernement de Saxe-Anhalt. Plus
qu’une sensation régionale, ce serait une rupture dans l’histoire du pays, où
la droite extrême n’a plus gouverné depuis 1945.
Un Land gouverné
par l’AfD en ferait un laboratoire pour les projets du parti le plus radical
des droites européennes. Cœur du système fédéral, les Länder ont plus de
compétences que les régions françaises : ils légifèrent librement sur des
domaines réservés, mais leur administration est aussi chargée d’exécuter les
lois fédérales. Or, le programme de l’AfD pour ce scrutin ne cache pas le
projet de politiser la justice, la police et l’administration en y nommant
proches et affidés.
Le refus annoncé
d’appliquer des programmes fédéraux, en particulier en matière d’énergie et de
climat, voire le non-respect de principes fondamentaux dans la pratique des
institutions et les relations entre les partis, mettrait à l’épreuve la loi
fondamentale du pays entier. Son article 37, qui permet de contraindre un
gouvernement de Land récalcitrant, n’a encore jamais été utilisé dans
l’histoire de la République fédérale. Cela pourrait aussi avoir une incidence
sur la solidarité financière entre les régions d’Allemagne. Les choix de
politique économique et sociale annoncés par l’AfD, notamment les actions
anti-immigrés, seraient susceptibles de faire fuir la main-d’œuvre étrangère et
d’amener des entreprises à revoir leur implantation dans ces Länder.
Enfin, c’est dans
le travail législatif à l’échelle fédérale que des victoires régionales de l’AfD
constitueraient un test. À la Chambre haute, le Bundesrat, dont l’accord est
indispensable à la moitié des lois fédérales, siègent les gouvernements des Länder.
Avec certes une poignée de voix sur un total de 69, l’AfD, qui siège déjà au
Bundestag, y aurait la capacité de ralentir les réformes du gouvernement Merz
et de perturber l’élection des juges de la Cour constitutionnelle
fédérale [la Cour suprême]. Les enjeux politiques de ces scrutins
sont donc de taille, tant pour la coalition au pouvoir à Berlin, l’unité de la
CDU et la pratique des institutions que pour la clarification des intentions de
l’AfD sur le plan national.
La deuxième
inquiétude à la perspective d’un gouvernement AfD en région est celui de
l’éducation, de la recherche et de la culture, pour lesquelles les Länder ont
la compétence exclusive. Le parti a annoncé vouloir intervenir dans les
programmes scolaires et cesser les mesures d’intégration, mais aussi mettre fin
à l’obligation scolaire pour soustraire les enfants à l’influence
d’enseignants « gauchistes ». Les méthodes et sujets jugés «
anti-allemands » doivent être bannis de l’université, et la mémoire de
la Shoah évacuée par le biais de la fin des subventions aux musées et aux
mémoriaux.
L’AfD aspire
explicitement à réhabiliter une image positive de l’Allemagne et à mettre un
terme à la « culture de la repentance » pour défendre un
patrimoine national glorieux. Sa détestation de la modernité allemande
condamnerait, en particulier, la fondation d’architecture du Bauhaus, à Dessau
(Saxe-Anhalt), et la liberté de création dans les théâtres serait menacée.
Enfin, les médias publics sont les cibles privilégiées du «
redressement culturel » annoncé, avec une intervention directe sur les
programmes et les personnels de la radio-télévision régionale.
Un Land étant un
Etat à part entière, il a son propre gouvernement, notamment un ministère de
l’Intérieur. Si celui-ci était confié à l’AfD, la question de la loyauté à la
Constitution se poserait du sommet du ministère jusqu’aux forces de police et
de sécurité. L’AfD a annoncé vouloir intervenir sur les services de
renseignement du Land, sous le contrôle de ce ministère régional. Le risque est
que cesse la surveillance d’activités anticonstitutionnelles de membres de
l’extrême droite pour ne se concentrer que sur l’extrême gauche.
Outre le danger à
l’échelon régional, cette approche inédite crée un risque pour la sécurité des
autres Länder en raison de l’échange d’informations sensibles entre ministères
régionaux. La surveillance en matière d’espionnage, venant de Russie, par
exemple, en serait affectée. Contre ce cheval de Troie menaçant la sécurité du
pays dans son ensemble, le réflexe des autres Länder serait la rétention
d’informations délicates, ce qui accroîtrait la vulnérabilité face au
terrorisme.
Enfin, ces
scrutins, s’ils portaient l’extrême droite au pouvoir en région, conduiraient à
l’affaiblissement des positions allemandes en Europe en raison de
ralentissements et de blocages internes. Ils écorneraient surtout l’image
internationale de l’Allemagne, portée par la fierté d’avoir réussi, en tant que
meilleur élève de la classe, à ne pas céder aux sirènes de l’extrême droite. Sa
percée spectaculaire, à supposer qu’elle ait lieu, ne sera pas comprise comme
une normalisation anodine de l’Allemagne, mais comme un signal alarmant pour le
pays où est né le nazisme. L’impact de ces élections régionales est donc bien
inversement proportionnel au nombre de votants.
Hélène Miard-Delacroix est professeure d’histoire et de civilisation de
l’Allemagne contemporaine à Sorbonne Université. Elle est, entre autres,
l’autrice de l’ouvrage Les Emotions de 1989. France et Allemagne face
aux bouleversements du monde (Flammarion, 2025).
[Source : www.lemonde.fr]











