Dans cet entretien, le docteur en histoire contemporaine, géopolitologue et auteur de nombreux ouvrages, en dernier lieu Le nouvel ordre post-occidental (L’Artilleur, 2025), Alexandre del Valle analyse les événements récents au Venezuela, les possibles issues du conflit russo-ukrainien, l’avenir du monde occidental et la signature du traité UE-Mercosur.
Alexandre Del Valle, spécialiste
des questions géopolitiques et auteur de "Vers un choc global ? La
mondialisation dangereuse" aux éditions de l’Artilleur.
Écrit par Julian Herrero
En
cherchant à se déglobaliser sous l’impulsion du trumpisme, les États-Unis ont
fait voler en éclats l’Occident, explique le géopolitologue. Alexandre del Valle
met également en garde contre un risque d’effacement du Vieux continent s’il
continue à s’en tenir strictement au droit international.
Epoch Times – Évoquons la situation au Venezuela et les
manifestations en Iran. Sommes-nous en train d’assister à une bascule de
l’équilibre mondial vers le monde occidental et les États-Unis ?
Alexandre
del Valle – Très honnêtement, je ne crois pas. Il suffit de lire ce qui est
écrit dans la Stratégie de sécurité nationale américaine (National Security
Strategy en anglais) publiée le 4 décembre 2025 et de réécouter certaines
déclarations de Donald Trump et de J.D. Vance sur l’hémisphère occidental pour
comprendre ce qui est en train de se passer.
Le
président américain tente d’appliquer sa fameuse « doctrine Donroe ». Une
doctrine géopolitique applicable du Groenland jusqu’à, potentiellement,
l’Argentine.
Avec
cette doctrine, il ne s’agit plus de provoquer des changements de régime, mais
d’imposer des deals, de forcer un certain nombre d’États à coopérer avec les
sociétés américaines.
Donald
Trump est avant tout un transactionnaliste. Il voit le monde et les relations
internationales à travers le prisme des affaires.
Son
objectif premier est d’éviter le déclassement de l’Amérique, que les États-Unis
soient dépassés par la Chine, l’autre grande puissance qui contrôle toutes les
chaînes d’approvisionnement des métaux précieux. Dans mon nouvel ouvrage,
j’explique en détail la géopolitique transactionnelle de Donald Trump.
Par
ailleurs, je pense que le président américain est en train de négocier avec
Moscou et Pékin en reprenant la logique de la conférence de Yalta.
Un «
nouveau Yalta » en cours dans lequel seuls les rapports de force comptent. La
puissance qui va se montrer la plus à même de tirer son épingle du jeu sortira
vainqueur des négociations. Pour l’heure, ces puissances se jaugent
mutuellement, essayent de maximiser la ligne à partir de laquelle le domaine de
l’autre commence ou s’arrête. Voilà où nous en sommes à l’heure actuelle.
Pour
revenir sur les cas vénézuélien et iranien, il n’y a, pour l’instant, aucun
changement de régime de prévu. À Téhéran, le régime des mollahs est toujours en
place malgré les importantes pressions exercées par Washington. Au Venezuela,
un homme fort d’un régime, à savoir Nicolás Maduro, a été enlevé, très
certainement avec la complicité de ses proches.
Le
frère de l’ex-vice-présidente et actuelle présidente par intérim Delcy
Rodríguez est habitué à dialoguer avec des Occidentaux.
Mais en
même temps, le régime reste en place puisque Delcy Rodríguez est considérée
comme une représentante du clan des durs. Maduro l’a lui-même surnommé la «
tigresse ».
Par
conséquent, je crois qu’il faut raison garder et ne pas parler de changements
de régimes comme certains le font.
Donald
Trump cherche surtout à donner des gages aux néoconservateurs et
interventionnistes, qui sont satisfaits des frappes en Iran ou de la capture de
Maduro. Il sait qu’ils sont majoritaires dans l’armée, au Sénat et dans le Deep
State, et qu’ils peuvent être utiles en vue des prochaines élections de
mi-mandat.
Après la chute de Nicolás Maduro, l’administration
américaine contrôle plus de la moitié de la production pétrolière au monde. On
sait que la Chine est très dépendante des ressources pétrolières
vénézuéliennes. Washington n’a-t-il pas, finalement, remporté ce bras de fer
énergétique face à Pékin ?
Je n’en
suis pas sûr. Donald Trump n’a pas intérêt à faire trop baisser le prix du
pétrole.
L’essentiel
des nouvelles capacités de production pétrolière découvertes aux États-Unis
provient de ressources non conventionnelles, en particulier du pétrole et du
gaz de schiste.
La
plupart du temps, le gaz de schiste est extrait de poches qui contiennent
également du pétrole, au moyen de la fracturation horizontale, un procédé qui
nécessite de grandes quantités d’eau et de nombreux produits chimiques, ce qui
le rend très coûteux.
Aujourd’hui,
le gaz de schiste concentre l’essentiel des nouvelles récupérations car nous ne
sommes plus dans une économie où l’on découvre du pétrole en grande quantité,
proche des mers, fluide et facilement raffinable.
Nous
sommes sans doute dans une période proche du pic pétrolier, après avoir
largement surestimé les réserves de pétrole.
Aujourd’hui,
l’enjeu n’est donc plus seulement de vendre ou de contrôler la production, mais
de contrôler les stocks des dernières grandes réserves trouvées. Ainsi, c’est
dans ce sens que l’on peut comprendre l’opération américaine.
Rappelons
également d’autres éléments. Il y a quelques jours, Washington a arraisonné un
tanker, apparemment russe, dont on sait seulement qu’il ne transportait pas de
pétrole russe, sans avoir davantage d’informations.
Mais ce
qui est intéressant, c’est qu’en parallèle de cet arraisonnement, 17 tankers
qui transportaient du pétrole vénézuélien ont quitté les côtes du pays
sud-américain.
Il faut
donc rester prudent. Nous ne sommes pas encore dans une logique dans laquelle
Washington bloquerait tout départ de navires vénézuéliens.
Nous ne sommes donc qu’au début d’une stratégie de long
terme ?
Exactement.
Les Américains ont capturé le leader vénézuélien et en sont au stade des
négociations avec sa successeure.
Par
ailleurs, quand Donald Trump affirme que la compagnie Chevron va exploiter le
pétrole vénézuélien, le commercialiser et redistribuer une partie au peuple
vénézuélien, il n’annonce rien de nouveau.
Je
rappelle que Chevron a été interdite d’activités pétrolières au Venezuela en
2017, mais à partir de 2022, l’entreprise a eu, à nouveau l’autorisation de
produire et d’exporter le pétrole vénézuélien.
Le
locataire de la Maison-Blanche a surtout réalisé une magnifique opération de
communication.
Comment décryptez-vous les ambitions du président
américain au Groenland ? Certains titres de presse européens mettent sur le même
plan la situation au Venezuela et le cas du Groenland. Ont-ils raison de
présenter les États-Unis comme une nation avec un fort appétit et qui se sent
intouchable ?
Ce
n’est pas faux. Donald Trump, comme je l’explique dans les chapitres 2 et 3 de
mon nouvel ouvrage, n’est pas un isolationniste.
Il a
ordonné des frappes en Syrie, au Nigéria, il a capturé Maduro et il va
peut-être bombarder l’Iran. Sa doctrine consiste à exercer des pressions
extrêmement fortes pour faire plier ses adversaires. C’est d’ailleurs une
méthode qu’il explique dans son ouvrage phare paru en 1988 : « L’art de la
négociation ».
Concernant
le Groenland, je dirais qu’il y a désormais trois scénarios possibles.
Première
hypothèse, l’île arctique devient indépendante et est ensuite achetée par les
États-Unis. De mon côté, j’ai fait un calcul : il faudrait 60 milliards de
dollars pour acheter les 60 000 habitants, soit un million par personne. Ce qui
ne représente pas une somme importante pour Washington. Je pense même que
l’Amérique peut aller jusqu’à 300 milliards de dollars.
Un
autre scénario à envisager est celui de l’annexion du territoire à la suite
d’un référendum.
Enfin,
dernière possibilité, le Groenland reste dans le giron du Danemark, mais les
bases américaines vont être renouvelées, et Copenhague serait alors obligée
d’accepter un condominium sur ce territoire.
Il faut
bien garder à l’esprit que Donald Trump a une ligne directrice : s’emparer de
tous les territoires où il y a du pétrole, du gaz, des terres rares, du nickel
et de l’aluminium pour contrer la montée en puissance de la Chine.
Dans votre ouvrage, vous examinez plusieurs scénarios
quant à l’issue de la guerre en Ukraine, et vous écrivez qu’une Troisième
Guerre mondiale n’est pas à exclure si le trumpisme ne survit pas à Trump.
C’est-à-dire ?
Le
président américain peut se montrer très violent, unilatéraliste contre des
États faibles ou des puissances moyennes.
En
outre, il n’aime pas faire des choses impossibles à réaliser, c’est-à-dire
s’attaquer à aussi gros que lui. Je le vois mal, y compris dans l’ivresse
actuelle du succès de l’opération Absolute Resolve, se montrer aussi virulent à
l’égard Moscou qu’il l’a été envers Caracas. Il a bien conscience que la Russie
est une puissance nucléaire et qu’elle n’hésiterait pas à s’en servir si elle
était touchée en plein cœur.
Par
ailleurs, je pense que Donald Trump va continuer à vouloir s’entendre avec les
Russes pour des raisons économiques.
L’administration
Trump va chercher à obtenir un deal extrêmement stratégique avec le chef du
Fonds russe d’investissement direct et émissaire spécial de Vladimir Poutine,
Kirill Dimitriev.
Je note
d’ailleurs qu’à la suite de négociations entre Jared Kushner et Steve Witkoff
et Kirill Dimitriev, ExxonMobil va revenir en Russie. Vladimir Poutine a
d’ailleurs signé un décret en août 2025 actant ce retour.
Il est
également prévu que d’autres compagnies pétrolières et gazières américaines
investissent dans les énormes capacités russes en matières premières.
Les
Russes sont demandeurs d’une revalorisation de leurs ressources par des
investissements divers. On assiste ainsi à une perspective importante de
coopération entre Washington et Moscou.
Si
Donald Trump s’en prend aux alliés de la Russie, à l’instar de la République
islamique d’Iran ou de certains régimes latino-américains, cela ne devrait pas
inquiéter Vladimir Poutine. Tant que les intérêts russes dans leur sphère
d’influence prioritaire sont préservés, un affrontement direct entre les deux
puissances paraît peu probable.
En
outre, si dans deux ans, un président néoconservateur ou démocrate
interventionniste succède à Donald Trump, les choses pourraient très vite
s’envenimer. Mais nous n’en sommes pas là.
Je
pense qu’il va y avoir un accord de cessez-le-feu en Ukraine cette année.
Donald Trump avait d’ailleurs indiqué en marge du sommet d’Anchorage qu’il
préférait cette option.
Les
leaders européens vont sans doute essayer de le saboter, mais in fine, tout le
monde sait que c’est le président américain qui aura le dernier mot puisqu’il
est le seul à pouvoir faire pression sur Volodymyr Zelensky. L’Ukraine ne
pourra pas tenir sans l’aide américaine.
Mais
encore une fois, ce qui est à craindre, c’est que les isolationnistes
américains comme J.D. Vance ne remportent pas la future élection présidentielle
américaine, et que les néoconservateurs profitent de l’occasion pour accomplir
leur grand rêve : faire tomber le seul pays blanc européen opposé au globalisme
occidental et accaparer ses ressources.
Vous évoquez dans votre livre une fracture
civilisationnelle au sein de la société occidentale. Vous parlez d’une Europe
qui doit faire face à une offensive structurelle de l’islamisme, une propagande
wokiste financée à hauteur de centaines de millions d’euros par l’Union
européenne, et un glissement liberticide avec la montée de la censure dans
différents pays européens. Pourriez-vous revenir en détail sur cette fracture ?
D’abord,
je conteste la notion même d’Occident. L’Occident a volé en éclats parce que
son leader, l’Amérique, veut se déglobaliser.
La
globalisation, au sens de fraternité mondiale, voire d’une gouvernance
mondiale, est quelque chose de typiquement occidental. L’Occident est la seule
civilisation qui a produit un globalisme.
Pour
répondre directement à votre question, j’explique dans mon livre qu’il y a deux
Occidents.
Premièrement,
l’Occident enraciné, chrétien et blanc. C’est-à-dire les nations marquées par
Athènes, Rome, le judéo-christianisme et la pensée germanique et celtique.
Deuxièmement,
il y a l’Occident moderne, celui des grandes institutions internationales
post-Seconde Guerre mondiale. C’est un Occident qui n’a plus rien à voir avec
un peuple, une race, une langue, une religion ou même un territoire.
C’est
une vision du monde fondée sur la démocratie libérale, le marché, et de plus en
plus, la défense des minorités. En somme, une espèce de libéralisme radical
dont la forme la plus exacerbée est le wokisme que nous connaissons
aujourd’hui.
L’Occident
n’est plus le monde occidental enraciné, mais une hégémonie libérale.
Et
comme je le disais, en s’en prenant à des institutions globales historiquement
défendues par l’Amérique, et en arrêtant le financement d’associations ou d’ONG
progressistes, le trumpisme met un terme à cet Occident.
Par
ailleurs, ce qui est particulièrement intéressant dans la manière d’agir du
président américain, c’est qu’il est à la fois civilisationniste et
ultra-pragmatique.
Il va
défendre coûte que coûte l’héritage chrétien et anglo-saxon des États-Unis,
tout en n’hésitant pas à nouer des liens forts avec, à titre d’exemple, les
Saoudiens, adeptes de la charia, s’il estime qu’il est dans l’intérêt
économique de l’Amérique de le faire.
La
vision civilisationniste de Samuel Huntington a beaucoup influencé Donald
Trump. Ce qui nous ramène à la NSS 2025 dans laquelle l’administration Trump
pointe du doigt le risque d’effacement civilisationnel pour l’Europe.
Les
Américains se disent que si le Vieux Continent blanc et chrétien que nous avons
connu et avec lequel nous avons signé des accords et bâti des alliances depuis
80 ans, bascule d’un point de vue civilisationnel, alors nous n’aurons plus
affaire aux mêmes pays.
L’administration
américaine ne fait pas cela par racisme ou mépris comme j’ai pu l’entendre,
mais dresse purement et simplement un constat.
Toujours dans votre ouvrage, vous soulignez que certaines
associations financées par l’USAID avaient pour but de combattre les valeurs
chrétiennes occidentales dépeintes comme « patriarcales » et « réactionnaires
». De son côté, l’Union européenne finance beaucoup d’associations du même
type. Pour quelles raisons ?
L’Union
européenne est, en quelque sorte, l’idiote utile de cette idéologie d’origine
américaine.
Certes,
le wokisme est le produit de la French theory, mais sa forme protestante,
laïcisée, prosélyte et messianique nous vient tout droit des États-Unis.
L’Amérique globaliste a forgé ce genre de théorie dans une logique plutôt
intelligente.
Il
s’agissait de détruire chez les autres, notamment les Européens, tout sentiment
national. L’empire américain s’est dit que moins ses partenaires seront
nationalistes, plus ils seront faciles à manipuler.
Mais
les États-Unis ont cherché à se débarrasser de cette idéologie, notamment avec
Donald Trump, quand ils se sont rendu compte qu’elle se retournait contre eux.
Et
aujourd’hui, les Européens apparaissent comme les grands perdants, pour avoir
naïvement accepté une idéologie élaborée afin de les soumettre à Washington.
L’Europe
est finalement plus mondialiste et wokiste que la puissance qui a créé cette
idéologie contre elle. C’est quand même assez extraordinaire.
Pensez-vous que les peuples européens vont, un jour,
redécouvrir et défendre leur identité ?
Dans le
dernier chapitre de mon livre, je fais allusion au plan Fouchet lancé par de
Gaulle entre 1961 et 1962 visant à refonder la construction européenne selon
une logique intergouvernementale, pragmatique, minimaliste et très peu
bureaucratique.
Il considérait
que les États-Nations n’avaient pas besoin d’une superstructure bruxelloise,
mais qu’ils pouvaient décider ou non de mettre des choses en commun au nom du
principe de subsidiarité et du principe de l’unanimité.
Suivre
cette logique et abandonner le projet fédéraliste permettrait à l’Europe de
devenir un ensemble de puissances économiques, voire militaires, et fières de
leur identité.
Le traité UE-Mercosur pourrait être signé samedi 17
janvier sans l’aval du Parlement européen. Quelle est votre analyse ?
Comme
vous le savez, seuls 5 États membres ont voté contre cet accord commercial.
Aujourd’hui,
la grande tendance à Bruxelles consiste à dire qu’une minorité d’États ne peut
plus bloquer la majorité.
C’est la défaite du principe de l’unanimité et la victoire du principe très
fédéraliste de la majorité.
Par
ailleurs, cet accord de libre-échange va détruire ce qu’il reste de notre
agriculture, mais aussi notre identité puisque les paysans sont les derniers
défenseurs de l’identité issue de la terre.
À cela
s’ajoutent des risques sanitaires. En Amérique latine, les normes, comme chacun
le sait, ne sont pas les mêmes qu’en Europe. Nous allons voir débarquer dans
nos supermarchés des produits remplis de produits chimiques.
Est-il possible de sortir de ce type d’accords ?
Oui. Un
État est, certes, engagé par un accord. Mais il peut très bien en sortir s’il
respecte les procédures de sortie.
Rien
n’est au-dessus de la souveraineté d’un État. Le droit international n’est
qu’un produit dérivé du droit originaire produit par l’État.
Au-delà
de la sortie des accords, d’autres pratiques, ni légales, ni illégales, sont
possibles pour faire entendre sa voix. Je pense notamment à la politique de la
chaise vide. C’est ce qu’avait fait Margaret Thatcher en son temps sur la
contribution du Royaume-Uni à la Communauté européenne.
Dans le
monde qui vient, le droit international aura de moins en moins de valeur
puisque la plupart des grandes puissances ne le trouvent pas conforme à leurs
intérêts.
Si
l’Europe reste la seule entité à respecter le droit international et les autres
contraintes légales, je ne lui prédis pas un bel avenir.
L’Europe
est un continent vertueux qui va mourir de sa vertu.
[Photo : NTD - source : www.epochtimes.fr]