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Sur une route bloquée pour empêcher des colons israéliens d'entrer dans la ville de Sinjil, en Cisjordanie, le 24 octobre 2026. |
Écrit par Dror Mishani
Ce mardi matin du 27 octobre a été l’un des plus beaux dont je puisse me souvenir en Israël depuis bien longtemps. Contrairement aux prévisions, il n’y a pas eu de pluie ; le ciel était dégagé, et l’air froid et vif. Dans l’école située dans un quartier mixte de Jaffa, où nous distribuions des tracts pour la Liste unifiée (Meshutefet), les électeurs ont commencé à arriver dès sept heures, au moment de l’ouverture des bureaux de vote.
On y croisait des Arabes et des Juifs, des personnes âgées, des jeunes votant pour la première fois, ainsi que des familles entières. Abu Adel, un habitant du quartier âgé de 80 ans, a fait remarquer qu’il n’avait jamais vu autant de monde se déplacer pour voter. Il est militant politique depuis les années 1960, à une époque où la Liste unifiée était encore communiste. «Je vois ici des gens qui n’ont jamais voté de leur vie, a-t-il déclaré. Aujourd’hui, enfin, tout le monde comprend qu’il faut vaincre les fascistes et Benyamin Nétanyahou. Si nous ne les chassons pas du gouvernement, nous ne pourrons plus continuer à vivre ici».
Une coopération politique entre Juifs et Arabes est possible
À ses côtés, se trouvait une jeune femme juive, arborant une coiffure punk, un anneau au nez et un tee-shirt sur lequel on pouvait lire : «Fuck Ben-Gvir». Dans ce quartier de Jaffa, mardi matin, il était évident qu’une coopération politique entre Juifs et Arabes, fondée sur une égalité totale et la solidarité, est bel et bien possible en Israël.
Ce serait une erreur de prétendre que les élections qui se sont tenues en Israël cette semaine n’ont pas abouti à un résultat décisif. En réalité, je ne me souviens pas d’une campagne électorale ayant abouti à un résultat aussi net.
Elle a placé la société israélienne et ses dirigeants politiques face à un choix tranché : un véritable partenariat judéo-arabe à la Knesset et au gouvernement, ce qui mettrait fin au règne du gouvernement d’extrême droite de Benyamin Nétanyahou, ou bien la capitulation face à la propagande raciste du Premier ministre et de ses partisans, qui soutiennent qu’il est illégitime de former un gouvernement avec des partis arabes.
C’est là le choix auquel sont confrontés les dirigeants des partis juifs qui s’opposent à Nétanyahou : Gadi Eizenkot, Naftali Bennett et Avigdor Liberman. Ils ont la possibilité de former un gouvernement avec les partis arabes. S’ils franchissent ce pas, le mandat de Nétanyahou prendra fin. Autrement, ils pourraient, une fois de plus, se plier au tabou historique de la politique israélienne et exclure les partis arabes de toute alliance gouvernementale. Au lendemain des élections, un ami m’a dit : «C’est l’occasion de prouver que leur sionisme n’est pas du racisme». Reste à voir s’ils saisiront cette opportunité.
La droite israélienne devient de jour en jour plus violente
Il faut admettre que la pression exercée sur les dirigeants des partis juifs pour les dissuader de former une coalition avec les partis arabes est immense. La droite israélienne devient, de jour en jour, plus violente et plus dangereuse. Depuis les élections, elle se déchaîne et menace de devenir incontrôlable. Nétanyahou et ses partenaires de coalition, une coalition marquée par le massacre à Gaza et la guerre contre l’Iran, sentent que leur éviction est possible et mettent tout en œuvre pour l’empêcher.
Ils soutiennent que les voix arabes devraient être invalidées, sous prétexte qu’elles auraient été achetées, et qu’intégrer des partis arabes à un gouvernement israélien équivaudrait à une trahison. Quiconque soutient publiquement la formation d’un gouvernement fondé sur un partenariat judéo-arabe est aussitôt qualifié d’ennemi. Le président américain Donald Trump fait aussi pression sur les dirigeants de l’opposition pour qu’ils rejoignent Nétanyahou, forment avec lui un gouvernement juif et lui permettent de rester Premier ministre, afin qu’il puisse poursuivre la guerre à ses côtés.
Face à cette pression intense, exercée par des agents du chaos, de la destruction et de la haine, tant en Israël qu’à travers le monde, se dressent ceux qui croient qu’un partenariat judéo-arabe est possible et nécessaire. Depuis mardi, nous nous battons pour cela. Des organisations de gauche publient des déclarations de soutien à Eizenkot, cherchant à l’encourager à opter pour un véritable partenariat fondé sur l’égalité. Des artistes et des universitaires signent des pétitions.
Y parviendrons-nous ? Je l’ignore. L’histoire des nations est jalonnée de moments où des choix cruciaux s’imposent. Celui-ci est sans doute l’un des plus déterminants auxquels nous ayons assisté.
Une voie pour réparer l’injustice historique infligée au peuple palestinien
Si les dirigeants du centre juif en Israël osent briser ce tabou historique pour nouer un partenariat judéo-arabe, alors peut-être cette terre a-t-elle encore un avenir. Cela pourrait marquer le début d’une nouvelle trajectoire politique, une voie qui mènerait un jour à la réparation de l’injustice historique infligée au peuple palestinien, à la fin de l’occupation et à l’instauration d’une vie commune fondée sur une pleine égalité civique.
S’ils n’y parviennent pas, s’ils cèdent à la pression de Trump, aux menaces de guerre civile proférées par la droite fasciste, à la lâcheté ou à un racisme historique profondément enraciné, et s’ils annulent de fait les suffrages de près d’un million de citoyens arabes d’Israël qui aspiraient à un partenariat avec eux, alors ce sera une étape supplémentaire sur la voie inéluctable qui conduit Israël vers une théocratie raciste.
Quelle différence y a-t-il, au fond, entre refuser a priori de former un gouvernement avec des Arabes et les priver de leur droit de vote ? Si leurs voix ne pèsent rien au sein de la démocratie israélienne, autant leur interdire purement et simplement de voter. Et si Nétanyahou, Ben-Gvir et Smotrich devaient se maintenir au pouvoir, il est fort probable que l’on finisse par en arriver là.
Samedi, nous descendrons dans la rue pour manifester et réclamer le droit à une coopération égalitaire entre Juifs et Arabes. Tout soutien nous serait d’une aide précieuse. Dans mes rêves, je vois des dirigeants européens, conscients qu’un partenariat entre Juifs et Arabes est le seul moyen de transformer Israël, décrocher leur téléphone, appeler Eizenkot et lui dire : «N’ayez pas peur. Nous vous soutenons». Peut-être cela nous aiderait à le persuader de faire le bon choix ?
Dror Mishani, écrivain et traducteur israélien.
[Photo : Leo Correa/AP Photo - source : www.liberation.fr]





