En rompant leurs liens avec les universités israéliennes, plusieurs universités européennes revendiquent une responsabilité morale face à la guerre à Gaza. Une évolution qui interroge les principes traditionnels de liberté académique et de neutralité institutionnelle.
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Avec 50 % de leurs
établissements concernés, les Pays-Bas (ici, l’occupation d’un campus à
Amsterdam, en mai 2024) sont l’un des pays européens avec la plus forte
proportion d’universités ayant déclaré un boycott académique officiel partiel
ou total d’Israël.
Écrit par Éric Muraille
Biologiste,
Immunologiste. Directeur de recherches au FNRS, Université Libre de Bruxelles
(ULB)
et Joël Kotek
Politiste, Université Libre de Bruxelles (ULB)
À la suite de l’intensification du conflit
israélo-palestinien, les militants propalestiniens ont organisé en 2024
de vastes manifestations dans les universités
américaines. Ils dénonçaient un
génocide commis à Gaza et exigeaient que les institutions académiques rompent
leurs liens avec Israël.
Ce mouvement a gagné l’Europe. En réponse, les autorités académiques de certaines universités ont imposé un
boycott institutionnel des universités israéliennes. Cet article tente de mettre en évidence l’ampleur de ce boycott en
Europe ainsi que les arguments avancés par les autorités académiques pour le
justifier.
Histoire des boycotts académique
L’appel au boycott d’universités d’un pays pour
les punir ou exercer une pression sur leur gouvernement n’est pas nouveau.
Après la Première Guerre mondiale, les scientifiques allemands et autrichiens
furent interdits de participer aux conférences et aux agences scientifiques
internationales. Ce boycott punitif ne prit fin qu’en 1926, lorsque l’Allemagne
fut invitée à rejoindre la Société des Nations.
Selon l’historien Michael D. Gordin, ce boycott, comme ceux contre l’Allemagne nazie ou contre l’URSS en
représailles à l’invasion de l’Afghanistan, étaient partiels et se sont avérés
inefficaces. Le seul boycott réputé pour avoir eu un impact sur une communauté
scientifique et un régime politique serait le boycott contre le régime
d’apartheid en Afrique du Sud entre 1960 et 1990.
L’efficacité de ce boycott peut s’expliquer par
sa longue durée, par le consensus sur sa nécessité en raison du racisme du
régime politique de l’Afrique du Sud et par la petite taille de la communauté
scientifique sud-africaine. Toutefois, conclure qu’il aurait joué un rôle
décisif dans la chute du régime d’apartheid semble exagéré. En effet, ce boycott était associé à de sévères sanctions économiques américaines ainsi qu’à une profonde crise structurelle interne du
système socioéconomique de l’Afrique du
Sud.
Au début des années 2000, des figures scientifiques défendant la cause palestinienne ont appelé à un
boycott académique d’Israël. Cette demande s’est
intensifiée lorsque des associations palestiniennes se sont unies dans le mouvement « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS). En réaction, l’American Association of University
Professors (AAUP) a exprimé son opposition à tout boycott systématique
d’une institution universitaire.
Ce refus a également été défendu par certains journaux scientifiques, comme
le British Medical Journal.
Le principe du boycott académique viole les
normes académiques traditionnelles et les droits fondamentaux
La liberté académique, telle que formulée par l’AAUP en 1915, protège les activités d’enseignement et de recherche des professeurs.
La neutralité institutionnelle de l’université, le fait qu’elle s’abstienne de
prendre position sur des sujets controversés ou qu’elle s’érige en acteur
politique, est considérée comme une condition nécessaire à la liberté
académique. Cette dernière est
elle-même vue comme indispensable à la progression des
connaissances scientifiques.
La liberté académique ne protège pas
explicitement le droit des chercheurs à choisir librement leurs collaborateurs.
Toutefois, la recherche scientifique repose sur un niveau d’organisation autonome impliquant
des réseaux de collaboration universitaires internationaux. Il est également documenté qu’une réduction de la coopération scientifique
internationale peut entraîner un déclin de la production scientifique. Ainsi, l’International Science Council,
qui compte 135 organisations scientifiques, défend l’universalité de la
science et « s’oppose à la discrimination fondée
sur des facteurs tels que le sexe, l’origine ethnique, la citoyenneté, et
l’opinion politique ». Du point de vue du
droit international, le principe du boycott des scientifiques d’un
pays contredit également le « droit à la science » garanti par la Déclaration universelle des droits de
l’homme de 1948.
Sur ces bases, les chercheurs Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin considèrent
qu’un boycott académique ne devrait être utilisé qu’en tout dernier recours et
uniquement si les conditions suivantes sont remplies :
- il existe de bonnes raisons de croire qu’un boycott aiderait à
changer le comportement inacceptable d’un régime ;
- la répulsion envers le régime doit être largement partagée …
- le boycott fait partie d’un programme plus large de mesures, qui
inclut des mesures diplomatiques, des sanctions économiques et
culturelles.
Le boycott académique institutionnel contre
Israël est minoritaire
Ces conditions n’étant pas remplies, il n’est pas surprenant de constater que, en août 2025, seuls 48 établissements d’enseignement supérieur en Europe avaient officiellement adopté un boycott partiel ou total des institutions israéliennes. Ce qui représente moins de 6 % des quelque 900 établissements reconnus par l’Association européenne des universités.
Le pourcentage d’universités de chaque pays ayant adopté un boycott académique partiel ou total d’Israël en juillet 2025. Les chiffres indiquent le nombre total d’universités concernées dans chaque pays.
Les pays avec la plus forte proportion
d’universités ayant déclaré un boycott académique officiel d’Israël sont la
Belgique (100 %), les Pays-Bas (50 %), la Norvège (36,3 %) et
l’Espagne (23,6 %). L’exceptionnalité belge est confirmée par le rapport du Samuel Neaman Institute qui classe la Belgique comme le pays européen présentant le plus
haut taux d’incident de boycott en 2024.
Il est à noter qu’un « boycott caché » envers les chercheurs israéliens a également été documenté.
Celui-ci, de par sa nature, est difficilement quantifiable.
L’émergence de nouvelles normes académiques
inspirée par les luttes du Sud global
Dans leur communication commune, les recteurs des universités belges affirment que le choix de
boycotter Israël est un « choix moralement responsable » et que
« tenir Israël responsable des violations persistantes des droits de
l’homme n’est pas une position idéologique, mais un impératif moral et
juridique ». La rhétorique des recteurs belges reflète donc clairement un
appel à la « responsabilité morale », qu’ils placent au-dessus des
normes académiques traditionnelles proscrivant les boycotts.
Ce positionnement traduit l’influence en Europe
de la Campagne palestinienne pour le boycott académique
et culturel d’Israël (PACBI) reprise
par le mouvement BDS. Dans son appel, PACBI affirme qu’Israël exerce une
domination coloniale sur les Palestiniens et soutient que les universités
participent activement au maintien de ce système. Dès lors, la communauté
scientifique internationale aurait une responsabilité morale de boycotter les
institutions académiques israéliennes. Cet argumentaire entre en tension avec
la conception traditionnelle de la liberté académique où les chercheurs sont
supposés être autonomes vis-à-vis des gouvernements et ne peuvent être tenus
responsables des politiques étatiques.
Le positionnement des recteurs belges s’inscrit
également dans l’ordre international construit après 1945 autour des droits
humains universels. Le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P), approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies en
2005, a renforcé l’idée qu’il existe une obligation collective de s’opposer aux
formes graves d’oppression et aux crimes contre l’humanité. Cette obligation
légale est cependant celle des États et non celle des individus ou des
universités.
Ainsi, le débat autour des boycotts académiques
oppose deux conceptions très différentes de la liberté académique et ne peut se
réduire à une simple opposition entre partisans et opposants à Israël.
Les dangers d’une transformation des universités
en acteurs politiques
Les nouvelles normes académiques incluant une
responsabilité morale pourraient encourager les autorités académiques à adopter
des positions officielles sur chaque conflit international. Dans un monde de
plus en plus marqué par des différends territoriaux, les boycotts académiques
pourraient se banaliser et entraîner la résurgence de mouvements scientifiques
nationalistes là où ils avaient disparu, un résultat qui représenterait une
profonde régression.
Les boycotts ont un coût direct pour les
universités. Par exemple, la Floride a inscrit des universités belges
sur une liste noire pour avoir boycotté Israël.
La rectrice de l’Université de Gent, Petra De Sutter, a admis que son université a perdu de nombreux
partenariats et évoque la diminution du nombre de projets de recherche, des
financements alloués à la recherche et du nombre de doctorats.
La politisation croissante des universités
pourrait changer la perception publique et gouvernementale des institutions et
de l’expertise académiques. Les universités pourraient devenir des cibles
politiques, ce qui affecterait leur financement. La confiance envers les
diplômés pourrait s’éroder, alimentant le ressentiment populaire envers les
élites et contribuant à la montée du populisme.
Plus important, si l’expertise académique et
scientifique devenait perçue comme politiquement orientée, sa crédibilité en
tant que fondement objectif des délibérations publiques serait gravement
compromise. Les conséquences à long terme de l’abandon de la neutralité
institutionnelle par les universités au profit de l’activisme politique justifient
donc un examen approfondi et soutenu.
Face à ces menaces, plus de 160 universités américaines, dont Columbia, Cornell, Harvard, Princeton et Stanford, ont
officiellement adopté en 2024 et en 2025 des politiques de neutralité ou de
retenue institutionnelle. En France, Luis Vassy, directeur de
Sciences Po Paris, a imposé en 2025 un principe de « réserve
institutionnelle » afin de préserver
la pluralité d’opinion et l’organisation de débats pluralistes sur le
campus. Certains auteurs dénoncent
ces choix comme étant une « stratégie fondée sur la peur » servant un
agenda politique conservateur et un « mécanisme pour échapper à la
responsabilité, masquer le pouvoir et perpétuer l’inégalité ».
Les débats sur la neutralité institutionnelle et
les boycotts académiques sont donc loin d’être clos. Ils dépassent le cadre du
conflit israélo-palestinien et ont pour enjeu la redéfinition des missions des
universités.
[Photo : Nick Gammon/AFP - source : www.theconversation.com]












