terça-feira, 3 de fevereiro de 2026

Dominique A : « J’ai fini par faire mon disque seventies »

Auteur de son quatorzième album, “Le Monde réel”, et d’un premier livre de poésie, “Le Présent impossible”, l’infatigable chanteur majuscule fête à sa manière singulière le trentième anniversaire de “La Fossette”. 


 Écrit par Franck Vergeade

Considères-tu Le Monde réel comme ton treizième ou quatorzième album ?

Quatorzième, car, très rapidement, j’ai accepté Vie étrange [un “carnet de bord musical” selon ses mots, entre hommage à Philippe Pascal et bouée de sauvetage des jours confinés, sorti en 2020] comme un album de ma discographie. Les gens m’en parlaient naturellement comme d’un album et il n’y avait que moi qui le considérais alors comme une chose annexe. J’aime bien ce disque, je n’aurais pas pu le concevoir à un autre moment, et il m’a surtout sauvé la mise psychologiquement parlant. Il m’a aussi permis de sortir de l’ornière dans laquelle j’étais en train de me perdre pour Le Monde réel. Artistiquement donc, le Covid m’a fait du bien… (sourire) C’est paradoxal, mais c’est vrai.


Tu as enregistré ce nouvel album à La Frette, un studio francilien chargé d’histoires.

Oui, c’était la volonté de Yann Arnaud, le réalisateur du disque, qui a l’habitude d’y travailler. La Frette est comme un petit château d’Hérouville, avec son toit bâché depuis dix ans et l’eau qui s’écoule à profusion dans les chambres à chaque orage. C’est un endroit très habité, voire hanté, que je craignais d’ailleurs car je suis un vrai froussard ! Fort heureusement, les esprits étaient bienveillants. Le studio possède une vieille console analogique de l’époque Barclay des années 1970.


À l’étage, il y a un salon de musique, avec une ouverture végétale et un côté désuet qui correspondaient bien à l’ambiance cotonneuse recherchée. C’était donc le lieu idéal avec, une fois n’est pas coutume, le temps devant soi. Vingt-cinq jours de prise, ça s’apparente à un enregistrement pharaonique de nos jours. Sur place, je me suis rendu compte que je faisais un disque de chansons, mais je ne le savais pas avant d’y aller comme j’avais le fantôme… pardon, le fantasme, hollisien [Mark Hollis, chanteur-compositeur de Talk Talk, disparu en 2019en ligne de mire.


“Je suis un peu troublé par les premiers retours sur l’album, presque reçu comme un disque normal alors que je l’avais pensé comme anormal”

On croit d’ailleurs savoir que l’enregistrement de l’album devait suivre l’ordre des chansons.

C’est une idée qu’on n’a pas suivie, mais on a commencé par Dernier Appel de la forêt, le titre d’ouverture du disque. Les cinq musiciens choisis n’avaient jamais travaillé ensemble. La première heure en studio fut pour le moins compliquée, mais dès la seconde, l’affaire était dans le sac. J’aimais l’idée que le groupe s’installe au fil des minutes, j’avais envie d’une rythmique talk-talkienne, très jazz-pop.


L’intelligence du batteur Étienne Bonhomme et du contrebassiste Sébastien Boisseau, qui n’avait pourtant jamais enregistré de chansons, a fonctionné à merveille. Sans deviner ce que le groupe allait produire comme sons, je savais juste que je ne voulais pas jouer de guitare pour endosser pleinement le rôle de l’interprète. Sans réitérer certaines erreurs du passé, comme sur Tout sera comme avant [2004]


Pour l’écriture, il y avait toujours cette volonté d’être moins métaphorique et plus terre à terre ?

C’est un peu raté, non ? Le Manteau retourné de l’enfanceLe Monde réelAu bord de la mer sous la pluieLes RochesAvec les autres ou Nouvelles du monde lointain sont des titres assez transparents, même s’il y a toujours certains éléments métaphoriques. Le titre lui-même de l’album interroge cette notion de réalité dans une période encombrée d’interprétations de la réalité diverses et variées. Au-delà des fausses informations, il y a cette idée de rapport à la réalité qui est à la fois très fluctuant et subjectif.


On retrouve justement ces flottements dans le sens à travers les textes, où il m’arrive de me laisser aller au plaisir des images sans chercher à être forcément compris. Je suis d’ailleurs un peu troublé par les premiers retours d’écoute de l’album, car il est presque reçu comme un disque normal alors que je l’avais pensé comme anormal. Encore une fois, c’est mon caractère appliqué qui ressort… (sourire)


Au final, est-ce l’album que tu imaginais et entendais à l’origine ?

Finalement, j’espérais faire mon Laughing Stock et j’ai fait mon The Colour of Spring – Dieu merci ! Disons que j’étais dans cette référence, mais pas dans la déférence. J’ai même failli sortir huit chansons seulement, comme sur l’antépénultième album de Talk Talk. Avec Yann, on voulait s’en inspirer, notamment en jouant sur la spatialisation et les silences dans les chansons.


Un disque comme Laughing Stock, c’est de la musique avant même d’être des chansons, alors que Le Monde réel contient avant tout des chansons. Je peux jouer chacune à la guitare. Peut-être aurions-nous pu aller plus loin dans la dilution. Il y a un côté classique chez moi qui reprend toujours le dessus.


“Une fois que tu as fêté tes 20 ans, toute décennie supplémentaire passe l’air de rien”

De quel autre album le rapprocherais-tu ?

L’Horizon [2006], même si nous n’avions pas suivi la même méthode d’enregistrement. Ce sont deux disques organiques avec un grand désir d’écriture musicale. Vers les lueurs [2012] aussi, puisqu’il était également arrangé par David Euverte, qui propose toujours des pistes inattendues. Ce sont trois albums joués, où l’idée du collectif est primordiale. Dans le temps passé comme dans la méthode employée, j’ai fini par faire mon disque seventies à la Pink Floyd !


Le Monde réel paraît donc, comme prévu, l’année du trentième anniversaire de La Fossette.

Cela aurait été moche de rater le coche, fût-ce in extremis ! En réfléchissant à ce qu’on allait faire pour les 30 ans de La Fossette, sortir un nouvel album m’a semblé la meilleure idée. De toute façon, une fois que tu as fêté tes 20 ans, toute décennie supplémentaire passe l’air de rien… Dans sa conception et par son côté circulaire (les accords de la fin d’Au bord de la mer sous la pluie sont les mêmes que l’ouverture de Dernier appel de la forêt).


Le Monde réel est un disque en soi, qui s’inscrit dans une certaine continuité. Je ne suis pas habitué à attendre aussi longtemps une sortie, car on l’a achevé il y a déjà six mois. Je n’aime pas quand ça traîne, j’ai même imaginé qu’il paraisse en catimini et sans le moindre accompagnement. Cela dit, c’est plutôt un album automnal que printanier, même si je le trouve chamarré. 

 


 “Je suis le champion de France du pouce sur Nokia”


En bon stakhanoviste, tu as trouvé le temps parallèlement d’écrire ton premier livre de poésie, Le Présent impossible.

C’est la peur du vide, comme toujours… J’avais reçu une proposition de L’Iconopop il y a un an et demi, sans rebondir aussitôt dessus. Car si je lis beaucoup de poésie, je ne parvenais pas à en écrire. Entre-temps, j’ai relu Joséphine Bacon, une poétesse canadienne dont la forme très elliptique m’a inspiré. Après la fin des sessions d’enregistrement du disque, je me suis retrouvé à la campagne chez mes parents, et j’ai commencé à griffonner des poèmes, dont certains figurent d’ailleurs dans le bouquin.

J’ai adoré la liberté formelle et de ton. Avec la poésie, on peut parler de tout sans aucun tabou. La métrique n’est évidemment pas la même que pour une chanson, mais il y a une sorte de mélodie inconsciente. Je continue d’ailleurs à en écrire – tout dépendra de la façon dont le livre sera reçu. La poésie est en plein retour de flamme, car c’est un type d’écriture et de longueur de texte qui correspond bien à l’époque et au temps d’attention des gens par rapport à la frénésie des écrans.

Quel est d’ailleurs ton rapport aux écrans ?

Toujours le même : j’ai un ordinateur sur lequel je travaille et où je passe beaucoup trop de temps, mais je n’ai pas de smartphone et je ne suis pas joignable en permanence. Je communique surtout par SMS, je suis le champion de France du pouce sur Nokia.


Le Monde réel (Cinq7/Wagram). Sorti depuis le 16 septembre. En tournée française à partir du 11 novembre et le 26 janvier à Paris (L’Olympia). Livre Le Présent impossible (L’Iconopop), dessins Edmond Baudoin, 128 p., 14 €. En librairie depuis le 15 septembre.

[Photos : Jérôme Bonnet - source : www.lesinrocks.com]

Michelle Bachelet y la defensa de la civilidad internacional en tiempos de demolición del orden global

Chile, junto a Brasil y México, impulsa la candidatura de Michelle Bachelet a la Secretaría General de Naciones Unidas en uno de los momentos más críticos del multilateralismo desde la posguerra. No es solo una postulación política: es una apuesta ética frente al avance del autoritarismo, el desprecio por el derecho internacional y el desmantelamiento deliberado del sistema que sostuvo la convivencia global tras la Segunda Guerra Mundial.

Escrito por Claudia Aranda

“Hoy el Estado de Chile, junto a Brasil y México, tenemos el honor y el orgullo de oficializar la inscripción de la candidatura de Michelle Bachelet Jeria a la Secretaría General de Naciones Unidas.” Con esas palabras, el presidente de Chile, Gabriel Boric, hizo público un respaldo que trasciende con mucho el gesto diplomático habitual. Boric afirmó además que la expresidenta “encarna fielmente los valores de la ONU” y que esta candidatura expresa una esperanza compartida: “que América Latina y el Caribe hagan oír su voz en la construcción de soluciones colectivas a los tremendos desafíos de nuestro tiempo”. Subrayó, finalmente, que desde la defensa de la democracia, la gobernanza global, el multilateralismo y los derechos humanos, la región sigue creyendo en un sistema internacional que puede y debe responder con mayor eficacia, legitimidad y humanidad a los grandes problemas del mundo global.

La figura de Michelle Bachelet no se comprende desde la neutralidad tecnocrática ni desde el cálculo de poder. Su trayectoria humana está marcada por la violencia política en su forma más brutal. Michelle Bachelet fue secuestrada junto a su madre por agentes de la dictadura chilena, detenida ilegalmente y torturada. Su padre, el general Alberto Bachelet, fue detenido, torturado sistemáticamente y asesinado por agentes del régimen de Augusto Pinochet. Estos hechos no son interpretaciones ni relatos simbólicos: están documentados y confirmados. Bachelet no construyó su carrera política desde la comodidad de la distancia moral, sino desde la experiencia directa del terror de Estado, el exilio forzado y la ruptura radical de la vida democrática.

Esa biografía explica una forma de ejercer el poder que ha sido coherente a lo largo del tiempo. Dos veces presidenta de Chile, impulsó políticas de protección social, ampliación de derechos, igualdad de género y reparación histórica. Más tarde, como Alta Comisionada de Naciones Unidas para los Derechos Humanos, asumió un rol incómodo para gobiernos autoritarios y democracias degradadas por igual, insistiendo en que los derechos humanos no son un discurso ornamental, sino un límite infranqueable al poder.

La candidatura de Bachelet se produce, además, en un momento de extrema fragilidad para la Organización de las Naciones Unidas. El sistema multilateral atraviesa una crisis estructural sin precedentes recientes. No se trata solo de una crisis de legitimidad, sino de una crisis material y política deliberadamente inducida. Estados Unidos ha retirado y condicionado compromisos financieros fundamentales con la ONU, debilitando su capacidad operativa en áreas críticas como ayuda humanitaria, mantenimiento de la paz y protección de derechos humanos. Este vaciamiento presupuestario no es neutro: es una forma de disciplinamiento político.

Bajo la presidencia de Donald Trump, esta lógica fue expresada sin pudor. Trump sostuvo reiteradamente que no se siente vinculado por la legislación internacional, que no reconoce límites jurídicos externos a su voluntad y que las decisiones de Estados Unidos responden exclusivamente a su propio criterio y a sus intereses nacionales. Esa concepción del poder, donde el derecho internacional es descartado como una molestia prescindible, ha tenido efectos devastadores sobre la arquitectura construida tras la Segunda Guerra Mundial para evitar la repetición del horror.

A este escenario se suma la acción sistemática de gobiernos que, como el de Benjamin Netanyahu, han puesto en jaque principios básicos del derecho internacional humanitario, contribuyendo a la erosión acelerada de los consensos mínimos que sostienen la noción misma de legalidad global. El resultado es un mundo donde la fuerza vuelve a disputarle espacio a la norma, y donde el multilateralismo es atacado tanto desde fuera como desde dentro.

En ese contexto, la postulación de Michelle Bachelet adquiere un sentido que va mucho más allá de su currículum. Es una respuesta política y ética a la pregunta central de nuestro tiempo: si el sistema internacional sobrevivirá como un espacio regido por reglas comunes o si será definitivamente reemplazado por la ley del más fuerte. Que esta defensa recaiga en una mujer no es un detalle menor. En un mundo donde el autoritarismo se expresa cada vez más como violencia, exclusión y desprecio por la vida civil, la figura de Bachelet representa la insistencia en que la civilidad no es debilidad, sino una forma superior de poder.

Chile, junto a Brasil y México, no está solo promoviendo una candidatura. Está tomando posición. Está afirmando que América Latina y el Caribe no aceptan pasivamente la demolición del orden internacional y que todavía creen en la posibilidad de reconstruirlo desde la ética, la memoria y la humanidad. En manos de Michelle Bachelet, la Secretaría General de la ONU no sería simplemente un cargo administrativo. Sería, en el momento más oscuro del sistema multilateral, una línea de defensa de la civilización frente a su descomposición.



[Imágenes de presidencia.cl - fuente: www.pressenza.com]

El algoritmo de la ocupación

La transformación de la agricultura en el sur peninsular se ha producido importando la tecnología militar y la lógica colonial israelí

Cadetes de las FDI trabajando para desherbar cebollas en el Moshav Yated (alrededores de Gaza) en la primavera de 2024.

Escrito por Gustavo Duch

Si habláramos con las abuelas y abuelos del campo de Cartagena, de Almería o de Huelva y les preguntáramos sobre la agricultura de su tierra, tendríamos más o menos las mismas reflexiones –en los últimos sesenta años, todo ha cambiado mucho. La agricultura que ellas conocieron, la de los cultivos de secano y lluvia, de espera y sol, para comer y dar de comer a familia y pueblo, ya no existe–. Después del trasvase, llegaron los ingenieros, y se impuso el cultivo bajo plástico y los riegos automatizados gota a gota, con mangueras también de plástico. Para sacar adelante la producción de lechugas y pimientos; de pepinos, calabacines y tomates; y de frutos rojos, mayormente todo para exportar. Llegó mano de obra barata de otros países. Antes éramos el campo, ahora, nos dicen, somos el sector agroalimentario: motor económico, empleo y sostenibilidad.

Efectivamente, toda esta transformación, leo, arrancó en 1970, cuando un técnico israelí propuso a los dueños de una finca en Vícar, Almería, que replicaran el invento que un colega suyo, el ingeniero Simja Blass, acababa de desarrollar: el riego por goteo. No era su único ‘invento’. Como la máquina para plantar trigo, el planeamiento del primer acueducto moderno en el valle del Jordán y la primera tubería de agua hacia el desierto del Naqab, toda esta tecnología no era neutral. Fue clave para el colonialismo de asentamiento que consolidó el Estado de Israel, avanzando y ocupando un territorio que no les pertenecía, asesinando, expulsando y marginando a la población local. No es de extrañar, entonces, que en 1965 Blass eligiera uno de los icónicos modelos de colonización, el kibutz Hatzerim, para aplicar la tecnología del riego localizado. Animado por los buenos resultados, fundó Netafim Irrigation Company. Con este invento se regó también un imaginario que, como explica la radio sionista en español, Radio Jai, hizo fortuna “pues permitió que el desierto floreciera”, como si antes allí no existiera ni vida ni población. 

La masiva transformación hortícola del sur peninsular le debe mucho, precisamente, a la pionera Netafim que, según varias fuentes, llegó al Estado español de la mano del marqués de Griñón, Carlos Falcó, que, sabiendo de este invento por su relación con la familia Rothschild (gran impulsora del sionismo y conocida por sus inversiones a finales del siglo XIX para apropiarse de tierras en Palestina, la financiación del establecimiento de colonias judías, así como el desarrollo de la agricultura y la industria en esas tierras), facilitó en 1989 la creación de una filial en España, la empresa Regaber, que hoy forma parte del grupo industrial MatHolding. 

El informe de la relatora de las Naciones Unidas para Palestina, Francesca Albanese, tomando como fuentes el documento “Agribusiness as Usual”, señala a Netafim en tanto ha facilitado y facilita con sus herramientas de regadío el avance y la consolidación de asentamientos ilegales permitiendo cultivos de limones, viñedos, sandías o, más recientemente, los controvertidos cultivos de agave azul. Esta planta originaria de México, con la que se elabora el tequila, se está implantando en el desierto del Naqab y, como denuncia la organización GRAIN, su cultivo “requiere de un uso intensivo del agua y ha desplazado a los cultivos tradicionales de los beduinos, adaptados al clima árido de la región durante siglos”, todo ello en favor de ‘negocios del alcohol’. 

Pero además, Netafim avanza de la mano de acuerdos con las tecnologías militares del genocidio. Esta estrecha colaboración entre la industria agraria y militar se ha visto en más ocasiones. En este caso, el informe de Albanese hace referencia a los acuerdos de Netafim con mPrest Systems para adaptar su software cazamisiles conocido como Cúpula de Hierro, a un software de inteligencia artificial denominado GrowSphere que, vía sensores y satélites, permite a los agricultores desde su móvil detectar al instante las necesidades de agua y fertilizantes de sus cultivos. Cultivar se convierte en una operación táctica-militar.

Loando el trabajo de Blass, Radio Jai afirma que “el sionismo fue el motor principal de la mayoría de sus actividades”. Es sencillo casar el interés de enriquecimiento de cualquier empresa capitalista con el interés de expansión de cualquier propósito político colonizador, y viceversa. Por eso, volviendo a nuestros territorios, ¿cuánto tiene la modernización de colonización?


 

[Foto:: Lizzy Shaanan - fuente: www.ctxt.es]

Nouri Al-Jarrah, poète de la Syrie martyrisée

Le poète arabophone Nouri Al-Jarrah s’impose comme un maître du chant épique et lyrique, convoquant le souvenir des mythes de l’Orient hellénistique tout en disant les blessures de la Syrie moderne.

Écrit par Faris LOUNIS

La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien :

«  Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […]. / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection.  »  

Un poète de l’identité ouverte

Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire.

Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales, dans la «  Petite Bibliothèque de Sindbad  » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur. Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde.

Chanter la Syrie qui suffoque

Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes :

«  Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu.  »

Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé «  L’épigramme syrienne  » :

«  Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour. »

Résurrection par les vers ?Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui :

«  Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie.  »

D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce :

«  Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles.  »

Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes  » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey.

Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite :

«  Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs.  »

Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas.

Les Tablettes orientales

Nouri Al-Jarrah (trad. Antoine Jockey)

2026

Actes Sud/Sindbad

176 pages






[Source : www.nonfiction.fr]