Né en France et non en Uruguay comme il l’a prétendu, méprisé par Jorge Luis Borges mais porté au plus haut par Julio Cortázar, Gardel s’imposa comme le plus grand interprète du « tango chanson », au ton triste et sentimental. Il mourut en 1935 au faîte d’une gloire internationale, dans un curieux accident d’avion.
Écrit par Michel André
Né sur les rives du río de la Plata qui sépare l’Argentine de l’Uruguay, le tango est à la fois un genre musical, une danse et une variété de chanson populaire. Produit de la fusion du candombe des descendants d’esclaves noirs uruguayens, de la milonga argentine et de la habanera hispano-cubaine, il s’est enrichi d’apports issus des vagues d’immigration européenne qui ont peuplé l’Argentine à la fin du XIXe siècle et au début du XXe – « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas, les Argentins descendent du bateau », affirmait un dicton. Il a ainsi incorporé les figures de danses en couple comme la valse ou la polka et les mélodies italiennes. Instrument emblématique du tango, le bandonéon – accordéon diatonique – d’origine allemande fut introduit en Argentine dans des petits orchestres qui ne comprenaient au départ qu’une guitare, un violon et une flûte.
Au sein de cette histoire longue, riche et complexe, la figure de Carlos Gardel se détache avec éclat. Son nom est associé à la naissance du « tango chanson », mélodies composées pour mettre en musique des textes à caractère littéraire et poétique : auparavant, les airs de tango, même lorsqu’ils étaient chantés, étaient conçus en fonction de la danse. Cette innovation s’est accompagnée d’un changement d’atmosphère. L’univers évoqué demeure celui dans lequel le tango est né dans les faubourgs portuaires et populaires de Buenos Aires, celui des gauchos urbanisés, des mauvais garçons, des petites frappes, des souteneurs et des prostituées. Mais le ton cesse d’être viril et stoïque pour devenir triste et sentimental : les chansons évoquent la détresse des hommes abandonnés par des femmes qui les trahissent, la nostalgie du pays qu’on a quitté et la fuite du temps qui passe. De ce genre nouveau, Gardel s’est imposé comme l’interprète le plus éloquent, au point d’être souvent désigné comme « la voix du tango ».
Figure mythologique déjà de son vivant, Gardel fait l’objet d’une littérature abondante. Des dizaines de livres et des centaines d’articles de presse ont été publiés à son sujet. Il accordait volontiers des entretiens et de nombreuses personnes qui l’ont connu ont raconté les souvenirs qu’elles ont gardés de lui. Pour qui s’intéresse à sa vie et sa personnalité, le problème n’est pas le manque d’information mais sa fiabilité, toutes sortes de légendes et de rumeurs ayant circulé. Dans le gros livre qu’il lui a récemment consacré, s’appuyant sur de nombreux documents qu’il cite longuement, l’historien argentin Felipe Pigna s’emploie à distinguer entre faits avérés, hypothèses plausibles et probables inventions.
La question du lieu et des circonstances de la naissance de Gardel a ainsi fait couler beaucoup d’encre. À la suite d’autres biographes, Pigna enterre définitivement la thèse selon laquelle il serait né en Uruguay. Certes, lui-même l’a prétendu et a pu produire un acte de naissance l’attestant. Mais il a en réalité vu le jour à Toulouse en 1890 sous le nom de Charles Gardes et est arrivé à Buenos Aires à l’âge de 2 ans en compagnie de sa mère, qui était française. Pigna a même pu retrouver les traces de son père, qui, après avoir abandonné sa jeune compagne enceinte, s’est joint à une bande de truands parisiens et a été incarcéré durant trois ans. L’acte de naissance en Uruguay était un faux, que Gardel fit fabriquer dans le but d’acquérir la nationalité argentine pour pouvoir se rendre en France et y circuler : n’ayant pas satisfait à ses obligations militaires en 1914, il y aurait été condamné pour insoumission en temps de guerre.
Bon élève réfractaire à la discipline, le jeune Gardel se distinguait par son goût de l’indépendance. À plusieurs reprises, il s’échappa du domicile maternel. À l’âge de 14 ans, il disparut durant six ans. Sa passion pour le chant se manifesta très tôt. Baignant dans l’univers des chansons populaires, qu’il interprétait avec talent, il fréquentait assidûment l’opéra. Son enrôlement dans une équipe de claque et les facilités d’accès que lui valait le travail de sa mère, qui repassait les chemises des chanteurs, lui donnèrent l’occasion d’écouter avec profit les grandes œuvres lyriques. Ses études terminées, après avoir exercé quelques petits métiers, il se lança dans la carrière de chanteur qui répondait à sa vocation profonde. Au départ, son répertoire couvrait les différents genres traditionnels de la musique criollo argentine : estilos, tonadas, cifras, zambas. En 1911, il fit la rencontre du chanteur, compositeur et parolier uruguayen José Razzano, avec lequel il forma un duo qui devint rapidement célèbre, se produisant, à côté de Buenos Aires, dans les grandes capitales de province : Rosario, Córdoba, Paraná.
1917 représente un tournant dans sa carrière. Cette année-là, il enregistra le tango Mi noche triste, paroles de Pascual Contursi, qui marque la naissance du tango chanson. À partir de ce moment, sans pour autant abandonner les autres genres, qu’il ne délaissa jamais, il interpréta de plus en plus de tangos, qui finirent par constituer la principale composante de son répertoire. Les textes qu’ils mettaient en musique étaient issus de la plume des grands paroliers du genre, notamment le poète Enrique Santos Discépolo. Le duo Gardel-Razzano se produisit à Madrid et à Paris, début d’une carrière internationale que Gardel poursuivit après s’être séparé, en 1925, de Razzano, à qui il confia toutefois la gestion de ses affaires en lui laissant 50 % des droits d’auteur. Cette association dura jusqu’en 1933.
Après plusieurs tournées successives en France et en Espagne, parallèlement à ses prestations sur scène, Gardel entama une carrière à l’écran en tournant de petits courts métrages qu’on peut considérer comme des vidéoclips avant la lettre et, pour la Paramount, une demi-douzaine de films réalisés en France puis à New York. Leur principal mérite, il faut le reconnaître, est qu’on l’y voit chanter. Le scénariste en était Alfredo Le Pera, également auteur des textes de ses derniers tangos, qui figurent parmi les plus connus.
Au début de 1935, Gardel fit une tournée dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Ce fut sa dernière. Lors de son décollage de l’aéroport de Medellín, l’avion qui le transportait heurta de plein fouet un autre appareil. Gardel, ses trois guitaristes, La Pera et huit autres personnes périrent dans les flammes du terrible incendie qui s’ensuivit. On n’a cessé de s’interroger sur les causes de la catastrophe. As du pilotage de petits avions, le pilote n’avait que peu d’expérience de vol sur les gros trimoteurs. Le copilote, âgé de 18 ans, était encore moins aguerri. L’avion était surchargé de bagages. Pour une raison inconnue, le pilote décida de décoller dans le sens du vent, en contradiction avec une règle bien établie de l’aviation. Les compagnies auxquelles appartenaient les deux avions étaient rivales. Le pilote de l’appareil percuté avait semble-t-il peu de temps auparavant provoqué celui de l’avion de Gardel en le survolant de très près. Il n’est pas exclu que ce dernier ait voulu lui rendre la pareille et ait perdu le contrôle de son appareil. Ramené à Buenos Aires en passant par New York et Rio de Janeiro, le corps de Gardel y fut enterré le 6 février 1936 au milieu d’une immense émotion populaire.
L’image qui ressort de la biographie de Felipe Pigna est celle d’un grand professionnel. La voix riche, bien timbrée et mélodieuse de Gardel, une voix de baryton qui couvrait deux octaves, et sa diction claire et parfaite, qui faisaient toutes deux l’admiration du ténor Enrico Caruso rencontré lors d’une tournée au Brésil, étaient en partie le produit d’un don naturel, mais aussi d’un travail considérable. Perfectionniste, il enregistra souvent les mêmes tangos à de multiples reprises, notamment pour profiter des progrès des techniques du son, avec le passage à l’enregistrement électrique. Choisissant avec soin les textes de ses chansons, il les modifiait volontiers quelque peu pour renforcer leur puissance expressive et leur mariage intime avec la musique. Très soucieux de son apparence (gomina dans les cheveux, costumes bien coupés), il s’astreignait quotidiennement à de durs exercices de gymnastique pour perdre les kilos que son goût pour la bonne chère lui faisait accumuler.
Gardel se révèle aussi avoir été un homme extraordinairement généreux, en termes financiers (sa largesse sur ce plan était légendaire) mais aussi, c’est plus rare dans son métier, sur le plan artistique, s’appliquant constamment à mettre en valeur les mérites de ses musiciens et collaborateurs. Extrêmement attaché à sa mère, fidèle en amitié, il a toujours maintenu une grande discrétion sur sa vie sentimentale très remplie. Lucide, il soulignait volontiers que la personne dans le lit duquel les femmes se précipitaient n’était pas l’homme, mais le chanteur célèbre. On lui connaît quelques liaisons stables. Une avec une tenancière de maison close chic, qui lui valut apparemment une balle, tirée par un mari jaloux, qu’il conserva dans le poumon toute sa vie. Et la plus durable avec une jeune fille qu’il connut lorsqu’elle avait 14 ans, considérée comme sa fiancée officielle et dont il supporta financièrement la famille.
À côté de son art, sa grande passion fut les courses de chevaux, sujet d’un ses tangos les plus célèbres, Por una cabeza. Elle lui fit perdre beaucoup d’argent – il affirmait qu’il ne pariait pas pour s’enrichir mais pour l’excitation de l’incertitude. Il possédait lui-même un cheval de course nommé Lunatico. Convaincu que les artistes doivent se garder de faire de la politique, il ne s’est jamais publiquement exprimé sur ce sujet. Proche à titre personnel de certaines personnalités conservatrices, il avait des amis socialistes et une profonde sympathie pour le petit peuple dont il était issu et dont les paroles de ses tangos reflètent les préoccupations, les joies et les peines.
Sa mort tragique en pleine force de l’âge, en complète possession de son talent et au faîte de sa carrière, est-elle à l’origine du mythe dont il fait et continue à faire l’objet ? En partie sans doute. Mais il est à peu près sûr qu’il occuperait de toutes façons une place de premier plan dans l’histoire de cette musique « éternelle », selon l’écrivain Ernesto Sábato, qu’est le tango, ainsi que dans la mémoire et l’imagination des Argentins de toutes les classes sociales. Jorge Luis Borges n’aimait pas Gardel : attaché au tango primitif empreint des valeurs viriles de l’époque héroïque de la vie dans la pampa, il trouvait ses tangos trop sentimentaux et sans doute le chanteur lui-même trop populaire. Mais Julio Cortázar le mettait au plus haut et lui a consacré de très belles pages. Il conseillait de l’écouter sur un gramophone. Il est en effet difficile de ne pas être touché par les anciens enregistrements de Gardel, dont le son lointain et brouillé s’harmonise heureusement avec sa voix expressive, la tristesse et la mélancolie du tango et la force de textes exprimant l’expérience universelle de la perte de l’amour, de l’argent ou de la jeunesse.

Gardel de Felipe Pigna, Planeta, 2021
[Photo : Alamy - source : www.books.fr]

Sem comentários:
Enviar um comentário