quarta-feira, 14 de dezembro de 2016

Le Talmud de Babylone, berceau de l'identité juive

Le Talmud, rédigé entre Palestine et Babylonie, a généré la possibilité d'une civilisation sans patrie (territoriale).


UNE PATRIE PORTATIVE, LE TALMUD DE BABYLONE COMME DIASPORA

Éditeur : CERF














Écrit par Stéphane BRIAND

Que la recherche universitaire puisse repenser à nouveaux frais les frontières idéologiques de l'exégèse traditionnelle, et c'est toute la vision des religions qui s'en trouve renouvelée. Or, les travaux d'un Daniel Boyarin, professeur au département d'études du Proche-Orient et de rhétorique à l'Université de Californie, participent précisément d'une telle dynamique. Connu notamment pour ses études concernant l'origine du christianisme, Boyarin avait suscité de vifs débats avec ses deux ouvrages précédents : La Partition du judaïsme et du christianisme (Cerf, 2011) et Le Christ juif (Cerf, 2013). Le premier entendait montrer comment les identités chrétienne et juive s'étaient définies dans l'Antiquité tardive, à la manière  d'une partition territoriale qui se serait imposée entre les deux religions ; le second entendait souligner la judaïté du concept même de Christ. 
C'est dans le prolongement de ces travaux susceptibles de « reproblématiser » certains concepts fondamentaux du judaïsme (ou du christianisme) que vient s'inscrire le nouvel ouvrage de Boyarin intitulé Une patrie portative : Le Talmud de Babylone comme diaspora, et dévolu au concept de diaspora. L'exégète américain avait déjà consacré un livre à cette thématique, coécrit avec son frère en 2007  : Pouvoirs de diaspora : essai sur la pertinence juive (Cerf, 2007). L'ouvrage affirmait que la notion de diaspora se référait non pas à une pathologie traumatique mais plutôt à une formidable source de créativité. Le présent livre offre comme un prolongement à cette première réflexion. Boyarin entend ainsi repenser et reconsidérer la notion de diaspora en privilégiant non plus le traumatisme lié à l'exil mais les connexions culturelles établies. S'il concède que le titre de son ouvrage (selon lequel le Livre a été la patrie portative du peuple juif) n'est pas une idée neuve, il souhaite « montrer comment le Talmud construit, à travers sa propre pratique textuelle, une diaspora » 
Quand l'autorité du livre se substitue à l'autorité des académies
Dans un premier temps, Boyarin montre, à partir d'une histoire relatée dans une chronique médiévale d'Abraham Ibn Daud (env. 1110-1180), le Sefer Haqabbalah - qui «  raconte les origines de la diaspora juive dans le monde musulman occidental »  - comment l'autorité du livre se substitue désormais, du fait de l'éloignement géographique de Jérusalem, à l'autorité de l'enseignant ou des académies. Comprenons que naît ici pour Boyarin une nouvelle forme de culture qui s'articule non plus sur une patrie perdue mais sur un livre lui-même (le Talmud de Babylone). La diaspora paraît dès lors relever d'une construction culturelle et non plus d'un traumatisme exilique. Il ne s'agit pas ici pour l'auteur de nier la possible dimension traumatique de la diaspora mais plutôt de la reconsidérer à la lumière d'« un double emplacement culturel » , tributaire à la fois du lieu où réside une communauté et d'un autre lieu, d'une autre culture qui lui est liée, mais qui relève d'une autre aire géographique. C'est cette nouvelle définition duelle de la diaspora qui va orienter désormais l'ensemble de l'argumentation de Boyarin. Or, c'est justement en renversant la perspective que celui-ci entend à présent, dans la seconde partie, considérer le Talmud non pas comme l'expression culturelle d'un traumatisme exilique mais comme un lieu produisant précisément une patrie, appelée Babylonie. Le Talmud, véritable manifeste diasporique, féconde ainsi sa propre communauté et détermine son propre statut vis-à-vis de la Palestine et notamment du Talmud palestinien.
Le Talmud à l'origine des échanges culturels
Dans un chapitre dédié à « la construction textuelle d'un peuple diasporique », Boyarin s'attache à étudier en détail la structure discursive du Talmud afin de montrer que c'est la sugya talmudique (le débat dialectique prolongé sur une question particulière) qui engendre le peuple diasporique, puisque la diaspora est fécondée par l'entrecroisement permanent de deux espaces géographiques distincts (Babylonie/Palestine) mais réunis dans une même Terre : celle du Talmud. A rebours des études qui posent l'événement traumatique à l'origine du phénomène diasporique, Boyarin voit au contraire dans le double contexte iranien-babylonien, juif et non juif du Talmud babylonien la source même de la diaspora. On mesure ici l'enjeu d'une telle pensée : centrer la réflexion non sur le rapport que les rabbis babyloniens pouvaient entretenir avec la Terre d'Israël, mais sur les relations culturelles que les textes talmudiques établissent entre les collectivités juives de l'Antiquité tardive. Boyarin parle ainsi de « cultures en dédoublement »  dans la mesure où « la Babylonie rabbinique reflète les réalités concrètes de l'Iran sassanide dans lequel vivaient les rabbins mais la culture qu'ils élaboraient était dans le même temps doublement située, à la fois dans l'Iran local et dans la Palestine romaine trans-locale. »  Il revient dès lors de considérer le Talmud, et notamment la sugya comme une forme littéraire susceptible de féconder une culture partagée.
Une culture bifocale
C'est précisément dans cette perspective que s'ouvre le quatrième et dernier chapitre consacré aux rapports entre « le Talmud et la création de diasporas sépharade et ashkénaze ». L'auteur entend montrer « la manière dont le Talmud comme diaspora a produit une culture bifocale, partagée ultimement par tous les Juifs d'Europe orientale, d'Europe occidentale, des terres balkaniques, d'Afrique du Nord, de Mésopotamie et de Syrie » . Comprenons que les méthodes de l'étude du Talmud poursuivent leur développement à travers le contact avec d'autres cultures, en vertu du concept de polysystème mis en avant dans ce chapitre par l'auteur. Le concept de polysystème correspond ainsi à « l'interaction, au même moment, de différents systèmes et pratiques signifiantes toutes valides au sein d'une culture. »  Considérer que le modèle diasporique aurait une influence sur des systèmes prétendument clos ou l'inverse revendrait aux yeux de Boyarin à commettre un grave contre-sens. C'est ainsi que l’œuvre d'un Maïmonide ne saurait être appréhendée à la seule lumière d'une influence espagnole. C'est bien conjointement, dans une dynamique de « double emplacement culturel », que cette œuvre s'impose. Autrement dit, il n'y a pas d'un côté une culture espagnole et de l'autre une culture spécifiquement juive mais ces deux cultures s'interpénètrent, comme ce fut le cas concernant le polysystème sépharade-ashkénaze sur lequel se clôt l'ouvrage.
Vers une redéfinition de l'identité juive
Toujours guidé par une démarche intellectuelle soucieuse d'interroger ou de reconsidérer certains concepts clés des deux grands monothéismes que sont le judaïsme et le christianisme, Boyarin redéfinit l'identité juive en l'affranchissant en partie du trauma exilique pour la recentrer sur une dynamique géographique fécondante. Le titre « Une patrie portative » suggère à lui seul cette dynamique à l’œuvre. Prenant appui sur la mise en lumière récente du contexte iranien du Talmud de Babylone, l'auteur déplace la nature du lien intime qui préside à l'identité juive : il ne s'agit plus d'un rapport à la Terre d'Israël mais bien au Talmud, livre sans frontière susceptible d'engendrer à l'infini de nouvelles identités culturelles. Il faut peut-être dès lors voir dans cette redéfinition de l'identité juive un possible dépassement d'une identité culturelle référée à la seule possession exclusive d'un territoire.
Exigeant dans sa lecture, fécondant dans sa réflexion, le présent ouvrage développe une argumentation serrée, parfois ardue, dans tous les cas référée aux textes talmudiques. L'ampleur de la source talmudique déployée dans le livre rend ainsi la lecture soutenue mais la dimension ouvertement pédagogique du texte, servie par une traduction limpide de Cécile et Marc Rastoin, offre au lecteur la possibilité de cheminer harmonieusement. Une riche bibliographie de dix pages ainsi que des index des noms et des textes anciens viennent compléter l'ensemble.



A lire également sur nonfiction.fr :
Daniel Boyarin, La partition du judaïsme et du christianisme (Cerf, 2011)
Daniel Boyarin, Le Christ juif (Cerf, 2013)

[Source : www.nonfiction.fr]

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