Un vélo d’enfant, une jambe plus courte que l’autre, un village baptisé Grouillon. Vie et mort d’un cycliste amateur démarre au ras du bitume, dans une langue qui ne cherche ni l’élégance ni la distance. « Je ne suis pas né dans une rose », annonce d’emblée le poème, comme un refus de toute idéalisation. Jérôme Bertin choisit une entrée frontale : celle d’un corps marqué, d’un milieu populaire, d’une parole qui avance sans filtre.
Écrit par Nicolas Gary
Le texte suit Denis Bolet, narrateur unique, de l’enfance à l’âge adulte, dans un récit fragmenté qui épouse le rythme d’une vie ordinaire scandée par le vélo. « J’ai une jambe un peu plus courte que l’autre » : le handicap, posé sans emphase, devient moteur narratif. Le cyclisme n’est pas un décor mais une structure ; il organise les jours, les rêves, les frustrations. « Le cyclisme, j’adore ça », dit le narrateur, tandis que le médecin y voit du « très bon pour ma patte folle ». Le sport fait tenir debout, littéralement.
La trame du poème est chronologique, mais éclatée. Les souvenirs s’enchaînent par blocs : famille nombreuse, violence verbale, sexualité brutale, alcoolisme paternel, morts accidentelles ou volontaires. « La mort emporte la vérité avec elle », glisse une phrase qui revient comme un constat social plus que métaphysique. Le monde décrit est rude, traversé de propos racistes, misogynes, homophobes — jamais corrigés par une voix morale extérieure. Bertin laisse parler le réel tel qu’il est entendu.
L’écriture repose sur un vers libre très court, haché, souvent réduit à un mot par ligne. Cette syntaxe éclatée mime le souffle : celui de l’effort, de la colère, de l’enfance. « Je quitte. Je quitte. Je quitte. » Le poème avance par accélérations et ruptures, à l’image d’une course mal maîtrisée. Le rythme est central : longues séquences d’énumérations, puis chutes brutales, presque muettes. « Cent kilos/gg lui roule sur un demi-course » : le vers tombe comme un coup.
Les dialogues sont intégrés sans guillemets, noyés dans la masse verbale. Ils surgissent comme des éclats : « Tu veux pas une pipe et un mars », « Ça devait arriver », « L’important c’est de participer ». Cette absence de hiérarchisation donne au texte une tonalité chorale, où la parole collective écrase l’individu. Denis parle, mais il est traversé par les voix des autres.
Le vélo, lui, demeure. Il structure la mémoire et offre une ligne de fuite. « Je monte au train/comme me l’a appris mon pépé ». Les courses amateurs, les braquets, les bosses deviennent un vocabulaire intime, presque poétique. Même adulte, employé d’entretien, le narrateur continue : « Trente-neuf ans/deux victoires/et mille etc. » Le palmarès est dérisoire, mais l’élan demeure.
La dernière partie bascule vers la perte : suicide du frère, vieillesse du grand-père, effritement du couple. « Quand il faudra raccrocher/rouler avec les cyclos/puis rouler tout seul/puis mourir ». La cadence ralentit, le vers s’allonge légèrement, comme si le souffle manquait. Le poème ne conclut pas ; il s’éteint, simplement, dans une fatigue lucide.
Vie et mort d’un cycliste amateur est un texte de friction : entre corps et langage, désir et résignation, vitesse et immobilité. Jérôme Bertin ne sublime rien. Il écrit au plus près, laissant au lecteur le soin d’encaisser, et de tenir la roue.
[Source : www.actualitte.com]

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