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| Peter Handke, Literatur-Ausstellung, Sitft Griffen #1, Bezirk Völkermarkt, Kärnten ©Naturpuur/WikiCommons |
Écrit par Adrian Meyronnet
Depuis quelques années, Peter Handke publie des livres de plus en plus fins. Tête-à-tête ne fait pas exception. Non pas que l’écrivain n’ait plus rien à dire mais que chaque mot soit employé avec le plus de justesse possible.
On ne comprendra rien du dernier livre de l’auteur si l’on n’en prend pas acte dès la première ligne. Foncièrement différent de Ma journée dans l’autre pays – Une histoire de démons, publié l’an dernier, Tête-à-tête met en scène deux voix qui se répondent et ne cessent de s’expliquer, et ce seul argument pourrait suffire pour donner envie de le lire, tant il est vrai que le dialogue est de plus en plus absent de notre époque.
Dès les premières répliques, les deux amis s’opposent d’une façon qui n’est pas sans rappeler les acolytes de Beckett. Eux aussi attendent. Ils sont les veilleurs « d’une veille absurde ». C’est une sorte de jeu. « Assez regardé dans le vide », dit le premier. « De vide, pas question. Ou bien si », répond le second.
Comme toujours, chez Handke, l’épopée se niche dans les détails, ou bien dans une formule. Le livre a beau être court, il n’en est pas moins constellé. Le dialogue permet des formules à mi-chemin entre le théâtre et la poésie, sinon la chanson de geste réactualisée.
Ici, la légende passe par deux fous, singuliers à leur façon. L’un est habité par le souvenir de son grand-père, « le seul aïeul rencontré de [s]a vie », un « spécialiste de l’aller-loin », quand l’autre est obsédé par l’idée de raconter. Mais ces voix pourraient tout aussi bien se confondre et n’être en vérité qu’une seule, vestige d’une conversation avec soi-même, si l’un ne veillait pas au temps de parole de l’autre.
Dans de très belles pages, Handke propose un éloge du langage, en tout cas du récit : « Voilà comment depuis tout petit, d’une scène vide d’hommes j’ai attendu quelque chose comme un peuplement magique ». Cette déclaration d’amour se mâtine parfois de reproches non dissimulés : « Vous avez étranglé, étouffé, souillé, assassiné cette langue, la seule vraie, la seule qui vaille au monde, avec la langue de faussaires d’un faux empire, une non-langue comme jamais auparavant dans l’histoire des hommes — bestialité totale, en fait de langue ».
Qu’importe, au fond, si on a oublié l’histoire que l’on veut raconter. L’esprit des lieux subsiste. L’attente, le décor continuent de nous peupler des décennies après. Ce qu’on veut raconter est peut-être impossible à raconter ; il faut alors s’en remettre à la sensation, aux bribes, et c’est le plus touchant dans le texte de Peter Handke.
On a beau débattre de Victor Hugo grand-père et de Rilke, de théâtre ou de cinéma, il est toujours question de ce qui sans cesse relance la littérature : « Il n’y a plus rien à raconter. Ou bien si, peut-être, maintenant que tu viens à moi avec ton ‘Raconte !’ ». Et tout récit n’est que « pure musique ». Mais ce son, cette musique, sont choses fragiles. Il suffit d’être face à l’ami ou la personne tant attendue pour que le désir de raconter s’émousse.
Parfois, le texte prend allure de testament ou de confession : « Les événements ou scènes qui me poursuivent sont souvent venus à ma rencontre dans les lieux proches ». Ou bien : « Longtemps il n’y a rien eu à raconter. Un grand cri perçant retentissait à travers la ville ». Que l’on songe aux frelons présents dans ces pages, à l’autre pays, ou bien à une maison dont on sort en pleine nuit, les renvois au reste de l’œuvre abondent. D’autres phrases prennent alors l’allure de prophéties : « Ah, musique des voix frêles. Écoutez les voix frêles, elles articulent le futur ».
Ni dispute ni explication, encore moins entretien, Tête-à-tête est peut-être davantage un échange entre partenaires, une invitation à la présence pure ou une réflexion sur la figure énigmatique d’un aïeul qu’il convient d’aimer mais de ne pas trop idolâtrer. Handke se pose lui-même la question : « Poème ou pas : en fin de compte j’ai bien quelque chose à raconter ». C’est bien là l’essentiel. Et cette traduction de Julien Lapeyre de Cabanes est un « terrain de jeu libre » dont la beauté de la langue retentit à chaque page.
Peter Handke, Tête-à-tête, éditions Gallimard, novembre 2025, 64 pages, 12€. Traduction : Julien Lapeyre de Cabanes
[Source : www.diacritik.com]


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