Le cinéaste hongrois Béla Tarr est mort à l’âge de 70 ans, des suites d’une longue maladie. Si son œuvre est indissociable d’une mise en scène radicale et d’un rapport singulier au temps, elle s’est aussi construite dans un dialogue constant avec la littérature, en particulier avec son compère, un certain László Krasznahorkai, dont il a adapté plusieurs textes majeurs.
Publié par Ewen Berton
La disparition de Béla Tarr est aussi celle d’un cinéaste profondément nourri par l’écrit. Cette dimension, souvent éclipsée par la radicalité formelle de son cinéma, occupe pourtant une place centrale dans son parcours artistique.
Dès les années 1980, le Hongrois affirme une volonté de s’éloigner du réalisme strict pour explorer des récits plus allégoriques. Cette évolution passe par la rencontre avec des textes capables de porter une réflexion métaphysique et politique sur l’effondrement des structures sociales. La littérature lui sert alors de socle narratif, mais aussi de terrain de réflexion commun, nourrissant le travail mené avec ses collaborateurs, dont le Prix Nobel de littérature 2025.
De ce dernier, Béla Tarr a adapté Sátántangó dans le film éponyme de 1994, puis La mélancolie de la résistance, avec Les harmonies Werckmeister (2000). Il a aussi porté à l’écran L’homme de Londres de Georges Simenon avec le film L’homme de Londres (2007). Pour la télévision, il a proposé, en 1982, une adaptation radicale de Macbeth de William Shakespeare.
László Krasznahorkai, une collaboration déterminante
La relation entre Béla Tarr et László Krasznahorkai débute avec Damnation, sorti en 1988. Le scénario, coécrit avec l’écrivain, pose les bases d’un univers sombre et abstrait, détaché de toute psychologie explicative. Le texte ne sert pas de simple trame narrative, mais structure le rythme, la répétition et la circularité du film.
Cette collaboration atteint une ampleur inédite avec Sátántangó Le film transpose à l’écran la prose dense et fragmentée de l'auteur, centrée sur la décomposition morale d’une communauté rurale après l’effondrement du communisme. Béla Tarr y conserve la logique du roman, faite de retours en arrière, de points de vue multiples et de temporalités étirées.
Les harmonies Werckmeister, bâti autour d’un événement en apparence anodin, ouvre peu à peu une méditation sur le chaos, la manipulation et la peur collective. Le film avance par une quarantaine de plans seulement, de longs mouvements qui installent une imagerie hypnotique et donnent au monde filmé une densité presque suffocante.
Ironie du sort, Béla Tarr s’est éteint le lendemain de l’anniversaire de celui qui fut son grand compagnon de route artistique.
Adapter sans illustrer
Chez Béla Tarr, l’adaptation littéraire ne relève jamais de la transposition classique. Les dialogues sont rares, les actions minimales, et le sens émerge par la durée, les silences et les déplacements dans l’espace.
Cette approche se retrouve dans L’homme de Londres. Le cinéaste y détourne les codes du roman noir pour en extraire une méditation sur la solitude et la culpabilité. Le récit policier cède la place à une exploration lente des gestes et des regards, loin de toute tension narrative traditionnelle.
Le cheval de Turin, son dernier long métrage, ne procède pas d’une adaptation directe, mais s’ancre dans un récit apocryphe lié à Friedrich Nietzsche : l’épisode du cheval battu, qui aurait précédé son effondrement mental. Béla Tarr en retient l’idée d’un épuisement du monde, d’une existence réduite à la répétition et à l’extinction progressive de toute énergie. La référence au philosophe n’est pas traitée comme une source à illustrer, mais comme un point de départ pour une réflexion plus vaste sur l’existence et la finitude.
Après avoir cessé de réaliser des longs métrages en 2011, Béla Tarr s’est consacré à l’enseignement, notamment à Sarajevo, au sein de la film.factory.
À travers ses films, en partie issus de la littérature, Béla Tarr laisse une œuvre où le cinéma dialogue avec l’écrit sans jamais s’y soumettre. Ce compagnonnage avec les écrivains, au premier rang desquels László Krasznahorkai, constitue l’un des axes majeurs de son héritage artistique.
[Photo : Soppakanuuna, CC BY-SA 3.0 - source : www.actualitte.com]

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