quarta-feira, 31 de maio de 2017

Bernard Hoepffner, le génial traducteur qui a été emporté par une vague


De George Orwell à Mark Twain, il avait traduit les meilleurs écrivains. Et puis, ce 7 mai, Bernard Hoeppfner est tombé à la mer sur la côte galloise. Hommage. 
Écrit par Anne Crignon 
Bernard Hoepffner a disparu dans le sud-ouest du Pays de Galles à Saint David’s Head, ce samedi 7 mai, emporté par une vague, au bas d’un petit chemin côtier venteux comme il les aimait. La mort de ce traducteur reconnu par tous comme un «grand» du métier pour son travail sur les classiques (Orwell, Melville), les contemporains (Robert Coover, Will Self), et aussi pour les trois tomes d'«Anatomie de la mélancolie» de Burton (Corti), a fini par être annoncée voici quelques jours par sa famille et par L’ATLAS - l’association pour la promotion de la traduction. Par la force des choses, c’est l’océan qui lui donne une sépulture. 

Une promeneuse l’a vu ce jour-là à 15h10. Un inconnu en contrebas, en grande difficulté dans l’eau, accroché à un rocher au pied de la falaise. Elle est partie donner l’alerte. C’est ce qu’on peut lire dans un article sur le site de la BBC et dans un autre publié par le «Guardian», qui ont relayé très vite l’avis de recherche de la police et la demande d’identification: un homme de type européen et blanc, dans sa soixantaine, le visage longiligne et «des sourcils clairs qu’on remarque». Cette précision ôtera d’emblée tout espoir qu’il puisse s’agir d’un autre lorsque son frère Jacques Hoepffner, alerté par les gens de l’ATLAS, inquiets du silence de leur ami qui devait parler le 7 juin à la Maison de la poésie, tapera «Saint David’s head» sur Google et verra apparaître ces articles. 

Deux jours de recherche en bateau et en hélicoptère n’ont rien donné. Les sauveteurs ont tout de même retrouvé son blouson, un Armani en peau lainée, avec dans les poches des pièces et plusieurs photos. C’est que les courants, puissants, peuvent emmener loin son corps et même le déposer l’hiver prochain sur une grève américaine.

Mon hypothèse est qu’il a voulu marcher sur un lieu fondateur important, nous dit son frère devant un café. Il a voulu descendre là où il allait pêcher autrefois. C’est un sentier de contrebandier où nous sommes allés ensemble, très escarpé, qui descend vers la mer. Il est peu praticable, surtout avec un sac à dos, surtout à 70 ans. Je pense que Bernard s’est fait prendre par une vague. Avec le Gulf Stream pas loin, la mer est très difficile.»

L’autre jour, un corps s’est échoué à Guernesey. Il était peu probable que la mer ait porté son frère jusque dans les eaux anglo-normandes, mais Jacques a appelé. Il s’agissait d’un homme en ciré, un marin. 

Exil et première traduction

Jacques était proche de cet aîné contestataire et donc magique, né sept ans avant lui, devenu son ami à l’âge d’homme. Longtemps ils ont partagé une même chambre dans l’appartement familial du XVIème arrondissement parisien. Il raconte qu’un jour Bernard avait pris en filature son professeur de géographie: Julien Gracq, qui enseignait incognito au lycée Claude Bernard, sous son vrai nom de Louis Poirier.

En avril dernier, Jacques, qui est photographe et artiste numérique, a aidé son frère à refaire son site internet, lequel rassemble aujourd’hui les textes qui arrivent du monde entier depuis la disparition. L’idée du suicide suggérée à bas mots par quelques correspondants, il n’y croit pas - il leur est arrivé d’avoir des discussions sur ces sujets. «Et puis en amateur de Perros et de Borgès il ne nous aurait jamais laissés comme ça, sans des signes.»

Bernard Hoepffner a fait sa première traduction en 1988 après quinze années passées à Londres. Un exil long, puis la double nationalité pour fuir l’administration française qui n’a pas voulu le réformer, et la prison - il n’y pas de prescription pour les déserteurs. En Angleterre, il a développé une entreprise de soclage et encadrement d’objets ethnographiques d’Océanie, tout en poursuivant sa lecture ardente des chefs-d’œuvre de la littérature anglo-saxonne, lesquels ont composé le puzzle de son exceptionnelle érudition. C’est à cette époque qu’il va vivre quelques temps au Pays de Galles, sur la pointe de Saint David’s Heads. Il a 35 ans et des amis qui affluent dans le Pembrokeshire, pour passer une nuit ou deux dans l’ancienne casemate de surveillance des sous-marins allemands, au-dessus de la mer, dont il a fait son atelier. Faut-il retraduire les chefs-d'oeuvre ? 

L'homme qui a retraduit Mark Twain 

On le retrouve un peu plus tard aux Canaries, agriculteur sur une terre aride, là où est née Chloé, sa fille. Bernard, lui, est venu au monde en 1946 au bord du Rhin mais «mon fleuve, c’est le Mississippi, c’est tout l’art de Mark Twain», disait-il parfois. A son retour en France, Catherine Goffaux, libraire à Villeurbanne, le convainc de faire bon usage de son impeccable bilinguisme. En plus du registre de la mairie, ils signeront ensemble une série de traductions à quatre mains. 

Les auteurs se succèdent, non des moindres - Thomas Browne, Daniel Vollmann, Seamus Heaney, Gilbert Sorrentino, Robert Coover, Elizabeth Bishop, Martin Amis. Bernard Hoepffner participe à cet événement que fut en 2004, l’«Ulysse» de Joyce revisité chez Gallimard.

Dans sa maison de Dieulefit, en pleine Drôme provençale, il est dès l’aube penché sur ses feuillets. Son long cou lui donne l’allure d’un oiseau concentré sur cet exercice de déconstruction minutieux et inspiré qu’il a parfois comparé au jazz. Bernard Hoepffner a traduit quelques essais aussi - «Des syndicats domestiqués. Répression patronale et résistance syndicale aux Etats Unis» (Raison d’agir 2003) ou «l’École des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvrier» (Agone, 2011). 


A lire et relire Mark Twain, il s’est dit que, quand même, on ne pouvait plus laisser des gosses de douze ans se vouvoyer sur les bords du Mississippi comme dans un Comtesse de Ségur. Il existait onze traductions de «Huck Finn». Les éditions Tristram lui commandent la douzième en 2006. Quand le projet arrive, Twain est considéré en France comme un raconteur d’histoires pour enfants, pas plus. En Amérique, «Huck Finn» est au firmament des Lettres pour avoir transformé en littérature le langage parlé et inspiré Hemingway et Faulkner. 

Bernard écrit à toute allure ses premiers jets. Puis il y revient, encore et encore. La minutie est pour beaucoup dans sa réputation. Voici ce qu’il disait en 2008, l’année où ont paru ses traductions de «Tom Sawyer et de «Huckberry Finn», à Grégoire Leménager dans «L'Obs»

J’ai mis des jours et des jours à trouver le mot javeau dans des textes sur les trains de flottage au canada. Vous ne connaissez pas? Moi non plus bien sûr. Et en anglais aussi c’est un mot que personne ne connaît. Peut-être qu’il ne sera pas plus compréhensible aux Français mais au moins, un marinier ne pourra pas dire que j’écris une ânerie.» 


Un hommage lui sera rendu le 7 juin à la Maison de la Poésie.


[Source : www.nouvelobs.com]

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