sexta-feira, 14 de julho de 2017

L'ÂGE DE NOS ADAGES : « Malin comme un singe »

Nos proverbes, censés véhiculer des bouts de sagesse ancestrale, sont souvent incompris, considérés obsolètes, de moins en moins usités quand ils ne sont pas simplement oubliés. Certains, pourtant, nous paraissent bel et bien faire sens aujourd'hui. Aussi la chronique L'âge de nos adages se donne pour objectif d'en dépoussiérer quelques-uns pour en raviver l'actualité. N'hésitez pas en commentaire à nous suggérer des proverbes qui vous titillent, notre équipe se fera une joie de les décortiquer pour vous!
Cette semaine: "Malin comme un singe"!



Ah, les singes, si mignons, si rusés, si malins... Malgré les recherches des savants sur le potentiel cognitif des pieuvres, des rats ou des bourdons, le singe reste à nos yeux l'animal intelligent par excellence. S'il est malin, c'est parce qu'il nous ressemble. En réalité, cette expression cache une belle inversion de sens au fil des siècles.

Le singe est diabolique
L'expression elle-même a été forgée au Moyen Âge. A l'époque, ce terme a un tout autre sens : le terme « malin » renvoie en fait au Diable, le Malin. Le singe n'est pas intelligent : il est diabolique. Dans le premier bestiaire christianisé, le Physiologus (traduit en latin en 386), le singe est explicitement comparé au diable : « le singe est le Diable, car il a une tête, mais pas de queue, et de même le Diable a eu un début, mais n'aura pas de fin ». Ce bestiaire a une énorme influence sur la zoologie médiévale.
Notons que le singe n'est pas le seul animal à être comparé au diable : c'est aussi le cas du renard, trompeur et fourbe, du crocodile, qui veut dévorer les hommes, de la taupe, de la baleine, du loup, mais aussi du hérisson, couvert de piquants comme le diable. Et pourtant personne ne dit « malin comme un crocodile » ou « malin comme un hérisson »... Alors pourquoi a-t-on retenu le singe et pas la taupe ou la baleine ?
Le singe, « mauvaise imitation de l'homme »
Les auteurs antiques, dès le IIe siècle ap. JC, soulignent que le singe est une « mauvaise imitation » de l'homme. Sa ressemblance à l'être humain, qui nous touche tant aujourd'hui, est donc critiquée et vue comme dangereuse. De nombreux bestiaires dépeignent une image très négative de l'animal : il est laid, agressif, sale. Dans les nombreuses versions du roman de Renart, le singe ressemble à Renart : il est agressif, hypocrite, violent, trompeur. Comme le renard, il est rusé, et la ruse est très négativement connotée au Moyen Âge. Le singe représente ainsi tout ce qu'il y a de mauvais en l'homme. Il occupe alors une place unique dans le monde animal : selon Jacques de Vitry, évêque du début du xiiie siècle, le singe est le seul animal qui se venge lorsqu'on lui a causé un tort.
Au Moyen Âge, le singe est surtout présent dans les marges des manuscrits. On trouve des milliers de singes, saisis dans toutes les positions possibles et imaginables. Le plus souvent, ces singes sont des reflets de l'homme, plus ou moins déformés. Habillés de bric et de broc, ils imitent des évêques, des rois ou des chevaliers. Le singe imite l'homme : on dit encore « singer » pour dire « imiter ».

Une image très ambivalente
Cette omniprésence du singe montre à quel point l'animal fascine. De fait, plusieurs textes, à partir du xiie siècle, s'attachent à se démarquer de l'image du singe diabolique. C'est aussi parce que l'animal lui-même devient plus présent en Europe : le singe est un animal domestique, très aimé par la noblesse – comme on le voit sur la Tapisserie de la Dame à la Licorne – mais aussi utilisé par des bourgeois et des bateleurs.
Dans une thèse consacrée au singe au Moyen Âge, Amandine Gaudron insiste sur l'ambivalence de l'animal. Il est à la fois négatif et positif, proche de l'homme et homme déformé, drôle et grotesque. Il fascine, il effraye, il interroge. Le glissement entre le sens médiéval et le sens contemporain de « malin » est déjà engagé au Moyen Âge.
On retrouve ce balancement aujourd'hui. Le singe peut être à la fois un animal de compagnie humanisé, drôle et touchant – Abū dans Aladdin – et un animal dangereux, violent, plus fort que l'homme – King Kong. Jared Diamond a pu inverser la perspective en qualifiant l'homme de « troisième chimpanzé ». Dans tous les cas, le singe est par excellence l'animal miroir, dans lequel l'homme se contemple. Les images que l'on plaque sur l'animal renvoient en réalité à la façon dont nous pensons nos propres sociétés. Sa place dans les marges des manuscrits médiévaux n'est pas un hasard : le singe est à la marge du monde humain.
Au Moyen Âge, le singe devient un animal diabolique car on est persuadé que l'homme est tiraillé entre Dieu et le Diable. Le singe malin apparaît alors comme un homme qui a succombé au péché, ou plutôt comme un homme raté, une mauvaise copie, un mauvais brouillon – le singe est l'avant de l'homme. Au contraire, aujourd'hui, nous représentons au cinéma une « planète des singes » en fantasmant sur le remplacement de notre espèce par des singes surévolués : le motif s'inverse une fois de plus, le singe devient l'avenir de l'homme.

À chaque fois, le singe renvoie à un échec de l'homme : le singe diabolique du Moyen Âge dit la peur de l'homme médiéval, menacé par le Diable et le péché ; les singes civilisés du cinéma disent la peur de l'homme contemporain, qui redoute de perdre, sous l'effet d'une catastrophe écologique, son statut d'espèce dominante. D'un côté, le salut, de l'autre, la maîtrise de la planète. D'un côté, la faute morale, de l'autre, l'épidémie et la guerre... Décidément, les singes, malins ou pas, parlent de nous.


[Source : www.nonfiction.fr]

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