terça-feira, 4 de julho de 2017

Israël - Face à Tel Aviv, Jérusalem se rêve en capitale high-tech

La ville israélienne effectue un retour en force sur la scène des start-up. En quatre ans, leur nombre y a été multiplié par trois. L’écosystème local cultive sa différence, même si Jérusalem doit encore lutter pour retenir ses talents et associer arabes et juifs ultraorthodoxes à cette renaissance.

L'espace de co-working du fonds Pico Partners, situé dans le quartier de Talpiot,
permet aux start-up de se développer.

Écrit par NATHALIE HAMOU

Lundi 1er mai. Sur l'imposante esplanade du mont Herzl, situé à l'ouest de Jérusalem, quatorze personnalités se succèdent à la tombée de la nuit pour allumer un flambeau lors de la cérémonie officielle marquant le 69e anniversaire de l'État hébreu. Cette année, les fêtes de l'indépendance coïncident avec le cinquantenaire de la guerre des Six-Jours, qui vit Israël s'emparer des quartiers arabes de la Ville sainte. Et parmi les heureux élus figure le professeur Amnon Shashua.
Un honneur plus qu'attendu : ce chercheur en sciences de l'informatique de l'Université hébraïque de Jérusalem a cofondé en 1999 Mobileye, une société spécialisée dans les logiciels d'aide à la conduite, qui a été cédée le 13 mars au géant américain Intel pour 15 milliards de dollars. Soit la plus importante transaction de l'histoire économique du pays ! Il y a deux ans, c'était au développeur Ehud Shabtai, l'un des artisans du succès du GPS Waze, établi en banlieue de Tel Aviv, et cédé pour près de 1 milliard de dollars à Google, que revenait l'honneur de faire partie des porte-flambeaux du mont Herzl. Tout un symbole.

Message fort

D'évidence, le rachat de Mobileye, nichée à l'entrée de Jérusalem, dans l'austère zone industrielle de Har Hotzvim, délivre un message fort. Certes, la success-story de cette entreprise cotée au Nasdaq, dont l'expertise dans le véhicule autonome a séduit plus de vingt-cinq constructeurs mondiaux, n'est pas la seule à figurer au tableau de chasse de la métropole. Déjà, en 2012, Cisco Systems s'était emparé de la société hiérosolymitaine NDS (logiciels pour réseaux de télévision) pour le montant alors record de 5 milliards de dollars.
Mais ce mégadeal avec Intel renforce bel et bien la position de la capitale israélienne au sein de la « nation start-up », surnom du pôle d'innovation israélien, associé de facto à la seule région de Tel Aviv, située à moins de 70 kilomètres de distance. La cité balnéaire, qui cultive son image de paradis des start-up, revendiquait voilà peu le second rang mondial des écosystèmes les plus propices aux sociétés innovantes, juste derrière la Silicon Valley.

Etoile montante

Hasard de calendrier, le rapport 2017 de Startup Genome, publié le lendemain de l'annonce du rachat de Mobileye, a intégré pour la première fois Jérusalem à son palmarès mondial des écosystèmes d'innovation. Alors que Tel Aviv, poumon économique israélien, reculait de la deuxième à la sixième place, la ville aux pierres blanches a été désignée parmi les huit étoiles montantes les plus susceptibles de faire leur entrée dans le Top 20, aux côtés de Moscou ou d'Helsinki.
Pour étayer cette prédiction, Startup Genome cite la croissance exponentielle du nombre de jeunes pousses, au nombre de 600 actuellement contre seulement 200 en 2012, la progression en flèche du montant des capitaux levés, qui a été multiplié par cinq, à 260 millions de dollars. Ou encore l'essor des accélérateurs, dont le nombre est passé de un à dix...
Dernier exemple en date : la décision de la célèbre couveuse à but non lucratif de Boston MassChallenge d'ouvrir une antenne à Jérusalem, à quelques encablures des étals colorés de Mahane Yehuda, le grand marché alimentaire ouvert de la ville. L'arrivée du plus grand incubateur de start-up au monde a été obtenue de haute lutte par l'Autorité de développement de Jérusalem, qui a alloué au projet 10 millions de shekels (près de 2,5 millions d'euros) sur cinq ans.

Un essor dans les années 1990

Mais le résultat est là : une première promotion de 48 start-up, dont un tiers fondées par des entrepreneurs de la ville. Et MassChallenge n'est pas le seul à faire ce pari. Le géant russe du secteur de la cybersécurité Kaspersky vient d'ouvrir un centre de R&D tandis que le spécialiste américain du partage de bureaux WeWork doit y inaugurer, au troisième trimestre, ses premiers espaces de co-working dans un immeuble phare du centre-ville.
Ce n'est pas la première fois que Jérusalem, l'épicentre spirituel et administratif du pays qui compte près de 1 million d'âmes, tente l'aventure du high-tech. Dans les années 1990, la ville la plus peuplée du pays alignait déjà des entreprises technologiques prometteuses et pas moins de quatre fonds d'investissement, dont le Jerusalem Venture Partners, établi dès 1993 par Erel Margalit, le père spirituel de l'écosystème local. Mais cette dynamique a été stoppée net au cours de l'année 2000 avec l'éclatement de la bulle Internet puis la deuxième Intifada et son cortège d'attentats meurtriers.
« Du jour au lendemain, des centaines de jeunes entrepreneurs ont déserté les lieux. Trois des quatre fonds de capital-risque de la ville ont mis le cap sur Tel Aviv ou Herzliya. Et Jérusalem a connu une sorte d'hiver nucléaire », raconte Elie Wurtman. Ce « serial entrepreneur » d'origine américaine a dû attendre une décennie avant de réinvestir dans sa ville d'adoption en lançant voilà quatre ans le fonds Pico Partners, qui se double d'un espace de co-working, situé à Talpiot, dans le sud de la capitale.

Un maire volontariste

Plusieurs facteurs ont aidé l'écosystème à renaître de ses cendres. Tout d'abord l'élection en 2008 de Nir Barkat, un entrepreneur high-tech, à la mairie de Jérusalem. Les mauvaises langues affirment que cet homme d'affaires, conseillé par les économistes anglo-saxons Michael Porter et Richard Florida, ne croyait pas lui-même au potentiel de Jérusalem comme cité start-up, préférant miser sur les secteurs du tourisme et des biotechnologies.
Mais Nir Barkat s'est bel et bien attelé à relancer l'emploi dans sa ville, considérée comme l'une des plus pauvres de l'État hébreu, en raison du faible taux d'activité des résidents arabes et juifs ultraorthodoxes qui forment les deux tiers de sa population. Tout en renforçant les activités culturelles dans la capitale, y compris lors du sacro-saint shabbat, afin de freiner l'exode des jeunes actifs, des laïcs pour la plupart, séduits par l'attrait des localités du Centre. De sorte que les conditions ont de nouveau été réunies pour faire de Jérusalem un hub d'innovation.

Des institutions académiques de premier plan

« L'année 2012 a constitué un tournant : beaucoup de Hiérosolymitains sont revenus, une communauté d'entrepreneurs ultra-motivés s'est mise en place et l'écosystème a commencé à capitaliser sur ses deux principaux avantages concurrentiels : des institutions académiques de premier plan ; une municipalité très favorable aux entrepreneurs », rappelle Roy Munin, lui-même passé par les rangs de Siftech, le premier accélérateur de la ville créé voilà quatre ans par une association d'étudiants de l'Université hébraïque.
Cofondateur de l'organisme à but non lucratif Made in JLM, chargé de promouvoir l'écosystème, ce jeune diplômé de neuro­sciences au look hipster passe le plus clair de son temps à faire le pitch de Jérusalem : Amazon, Airbnb ou Twitter font partie de ses prospects... Il oeuvre aussi comme « community manager » chez OrCam, une autre pépite fondée par les créateurs de... Mobileye, qui a inventé un assistant personnel pour les malvoyants. De fait, Roy Munin assure que la ville est en train de devenir une référence mondiale dans des créneaux très porteurs comme la vision informatique, la réalité virtuelle, l'intelligence artificielle ou le traitement d'images.

Impôt réduit

Un engouement partagé au sein du village high-tech de Guivat Ram, l'un des quatre campus de l'Université hébraïque abritant les départements scientifiques. Hébergée dans d'anciens bâtiments de la résidence universitaire séparés par des jardins verdoyants, la start-up Lightricks, qui affiche 70 salariés et un tour de table de 10 millions de dollars, moins de quatre ans après sa création, dégage un optimisme sans borne. Fondée par cinq doctorants de « Hebrew U », la jeune pousse est parvenue à développer des algorithmes ultra-performants, pour créer Facetune et Enlight, deux applis de retouche photo pour smartphone plébiscitées sur les réseaux sociaux.
« Cette localisation offre de nombreux avantages, reconnaît Yaron Inger, son directeur technologique, comme, par exemple, la possibilité d'attirer les meilleurs ingénieurs du campus ainsi que les designers les plus talentueux du pays, formés tout près d'ici, à l'académie des beaux-arts de Bezalel. » Ou encore le fait de pouvoir bénéficier d'un impôt réduit à 9 % pour les sociétés dégageant des revenus, contre 12 % dans le centre du pays.
Reste que, pour s'inscrire durablement sur la carte mondiale de l'innovation, Jérusalem va devoir mettre les bouchées doubles. « Notre objectif à cinq ans est de créer 7.000 emplois supplémentaires dans les hautes technologies », confie Itzik Ozer, directeur commercial de l'Autorité du développement de Jérusalem. Car, pour l'heure, la ville peine encore à retenir ses talents.
« Selon moi, des milliers de Hiérosolymitains qui travaillent dans la tech font chaque jour la navette vers la région centrale, où les emplois sont plus nombreux et mieux rémunérés », confie Elie Wurtman, de Pico Partners, qui partage lui-même sa semaine entre le boulevard Rothschild, l'allée branchée des start-up de Tel Aviv, et le quartier de Talpiot. C'est dans cette zone industrielle sans charme de la capitale que la société Innitel a aussi choisi de s'installer.

Une démographie complexe

Spécialisée dans les logiciels pour les centres d'appels, la firme figure au 9e rang du classement Deloitte des 50 entreprises de la tech israélienne ayant la plus forte croissance. L'autre particularité de son équipe de 37 salariés est de refléter la démographie complexe de Jérusalem.
« Musulmans ou chrétiens, juifs ultraorthodoxes, nouveaux immigrants d'origine russe ou française, nous avons à peu près tous les profils », sourit Arina Belozor, la directrice du personnel de la start-up, située à dix minutes à pied du quartier arabe de Beit Safafa. Cette responsable n'a toutefois pas la partie facile. « La ville manque encore d'une masse critique de sociétés innovantes, souligne-t-elle. Du coup, il n'est pas rare de patienter un mois avant de pourvoir un poste. »
En revanche, la diversité de la population hiérosolymitaine fait partie des atouts de l'écosystème. Les créateurs d'entreprise sont à 36 % des nouveaux immigrants (contre 34 % à Tel Aviv) et à 15 % des femmes (contre 8 % dans le Centre), relève l'étude Startup Genome. Et la municipalité a soutenu la création d'un accélérateur dédié aux entrepreneurs arabes des quartiers est de la ville, comme celle d'une pépinière pour créateurs juifs ultraorthodoxes. Deux groupes sous-représentés dans le secteur high-tech sur le plan national.
De quoi inspirer le reste du pays ? « Israël est actuellement en situation de plein-emploi, répond Itzik Ozer. Si notre industrie high-tech ne s'ouvre pas davantage aux populations arabes et ultra­orthodoxes, ainsi qu'aux habitants de la périphérie, elle ne maintiendra pas son rang. » A l'heure où certaines voix dénoncent le fonctionnement trop homogène de la « nation start-up » - dont le noyau dur est composé d' ex-recrues des unités technologiques de l'armée établies à Tel Aviv -, Jérusalem a potentiellement une belle carte à jouer...

[Photo : Ahikam Seri/Panos-RéA - source : www.lesechos.fr]

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